vendredi 7 mai 2010

Bible et culture aux États-Unis

Cet article est paru dans Theoforum 37 (2006) : 197-222.

Lorsqu’on vit au Québec et même au Canada français, on peut se demander si la Bible a une réelle influence sur la culture. Notre société est caractérisée par la marginalisation du christianisme et l’absence de connaissances bibliques minimales chez la plupart des gens, en particulier chez les jeunes[1].

Certains se permettent de généraliser et d’affirmer que l’Occident en général se trouve dans une situation similaire, ce qui n’est pas tout à fait vrai. Il faut reconnaître qu’il y a au moins une exception (certains parleront d’une aberration) : les États-Unis. Les États-Unis sont une énigme pour la plupart des Québécois comme d’ailleurs pour la plupart des Européens francophones, en particulier du point de vue de la place privilégiée de la religion dans la sphère publique, malgré la séparation formelle entre l’Église et l’État.

Alors que l’Occident semble devenir post-chrétien, la population et les dirigeants politiques états-uniens semblent devenir plus chrétiens et même plus fondamentalistes que jamais. Les États-Unis ne semblent pas pressés de nous rejoindre dans la marche vers la sécularisation et le rejet massif de l’héritage chrétien. Bien que ce ne soit pas tous les États-uniens qui soient influencés par une conception religieuse du monde, la religion et les valeurs qu’elle véhicule ont un impact important sur le pays et sur ses politiques intérieure et extérieure[2].

Or, « l’anomalie états-unienne » nous semble importante à analyser non seulement pour comprendre les États-Unis, qui est tout de même le pays le plus puissant et influent de la planète[3], mais peut-être aussi pour mieux comprendre l’Occident en général puisque le cas états-unien remet en question la thèse annonçant la fin du christianisme en Occident. En effet, les États-Unis, bien que particuliers, ne sont pas à notre avis complètement différents du reste de l’Occident[4].

Le cas états-unien pourrait-il démontrer que, malgré la fin de l’hégémonie de l’Église catholique dans la société québécoise et son déclin démographique, la mort imminente du christianisme en Occident annoncée par certains n’aura pas nécessairement lieu ? Est-il possible que le christianisme soit simplement dans une période de mutation en Occident ? Malgré tout le mal qu’on en pense parfois, la vitalité du christianisme aux États-Unis et dans certains pays anglo-saxons comme la Grande-Bretagne, le Canada (anglais) et l’Australie[5], démontre que l’Église pourrait bien survivre encore longtemps en Occident, mais que la forme qu’elle prendra risque d’être différente[6].

Le Pape Benoît XVI, qui semble avoir fait de l’Occident une priorité, a par ailleurs récemment identifié les États-Unis (avec l’Italie) comme une île religieuse en Occident qui pourrait indiquer la voie à suivre pour le catholicisme dans les années à venir dans un Occident post-chrétien[7]. Il serait donc utile, en particulier pour les biblistes et théologiens, de mieux comprendre le christianisme aux États-Unis et ses interactions avec le pluralisme, le sécularisme et la sphère publique, en fait avec la culture états-unienne au sens large[8].

Bush, un innovateur ?

On s’est beaucoup étonné ces dernières années de l’usage fréquent de métaphores ou d’allusions bibliques par George W. Bush. Lors du premier anniversaire des attaques du 11 septembre 2001 par exemple, Bush a dit : « Cet idéal de l’Amérique est l’espoir de toute l’humanité (…) Cet espoir continue à illuminer notre voie. Et la lumière brille dans l’obscurité. Et l’obscurité ne l’a pas conquise »[9].

Pendant la campagne présidentielle de 2004, Bush évoquait constamment sa foi et les « questions morales » conservatrices (comme l’opposition à l’avortement et aux mariages gais). On a moins remarqué que pendant cette même campagne le candidat démocrate John Kerry (surtout vers la fin) a lui aussi fait allusion à sa foi et à la Bible, notamment en évoquant la parabole du Bon samaritain. John Kerry a également souligné l’importance d’aimer son prochain et il a cité L’Épître de Jacques en disant : « il ne suffit pas, mon frère, de dire que tu as la foi lorsqu’il n’y a pas d’œuvres (…) La foi sans les œuvres est morte »[10].

Plus significatif encore, les références religieuses et bibliques de George W. Bush durant sa présidence et ses campagnes électorales n’ont pas causé d’émoi chez la plupart des États-uniens. En 2003, 62% des États-uniens pensent que Bush a « réussi à trouver l’équilibre souhaitable entre religion et politique et 59% jugent que son recours à la religion, lors de sa prise de décisions, est opportun »[11].

Alors qu’on décrit parfois George W. Bush comme étant en rupture avec le passé, nous pensons au contraire que Bush est pour l’essentiel en continuité avec l’histoire états-unienne dans l’utilisation qu’il fait de la Bible pour modeler (ou du moins justifier) sa pensée et son action politique.

Limites de la démarche

Le but de cette conférence est justement de montrer que l’importance de la Bible dans la culture états-unienne n’est pas un phénomène nouveau aux États-Unis. La Bible a été fréquemment utilisée aux États-Unis non seulement dans l’Église (et la synagogue), mais aussi en politique[12] et dans les arts et les lettres. Comme le note Mitri,

les images et métaphores bibliques ont été largement utilisées à travers l’histoire des États-Unis, non seulement par les prédicateurs et autres religieux mais aussi par les hommes politiques, depuis le temps de ceux qu’on appelle communément les Pères fondateurs[13].

Plutôt que d’examiner l’utilisation de la Bible par George W. Bush, nous nous pencherons surtout sur le contexte historique plus large pour donner une épaisseur historique à la situation présente. Nous mettrons également l’accent sur l’influence générale de la Bible dans la sphère publique plutôt que dans les arts et la littérature[14]. Nous ne parlerons pas de l’influence de la religion en général ou de l’influence de la Bible dans les religions et confessions, cette dernière étant évidente, mais bien de celle de la Bible en particulier dans la culture ou la société états-unienne[15].

La myopie historique

La couverture médiatique du phénomène religieux états-unien depuis 2000 a été tellement mauvaise, simpliste et myope du point de vue historique qu’elle a introduit une confusion dans la population mais aussi chez les intellectuels, en particulier au Québec et en France[16]. Par exemple, les journalistes et intellectuels décrivent parfois l’élection de Bush comme l’élection du premier Président évangélique aux États-Unis, ce qui est faux, et comme l’indice d’une rupture avec le passé, ce qui est également faux.

En fait, pour comprendre la situation religieuse et socio-politique actuelle aux États-Unis, dont l’utilisation de la Bible dans la sphère publique (ce qui nous intéresse ici), y compris l’utilisation (voire l’instrumentalisation) de la Bible et de la religion par les politiciens, il faut remonter loin derrière. En effet, et contrairement à ce que semblent croire certains journalistes et intellectuels québécois et franco-européens, la religion et la droite religieuse ont commencé à avoir une influence culturelle et politique aux États-Unis bien avant l’arrivée au pouvoir de George W. Bush. On se souviendra au moins de l’élection de Ronald Reagan en 1980[17] où certains avaient attribué la victoire de Reagan en partie à l’influence de la droite religieuse[18], avec entre autres l’appui de la Moral Majority de Jerry Falwell, un groupe composé surtout de fondamentalistes mais aussi d’évangéliques[19].

En réalité, il faut remonter bien avant 1980[20]. L’élection de Reagan, si on l’attribue en partie au vote « religieux », est le résultat non pas de la naissance d’un phénomène nouveau mais d’un retour des fondamentalistes et des évangéliques à la vie publique active et de leur alignement graduel vers la droite et le parti républicain. En effet, les fondamentalistes et les évangéliques avaient connu aux États-Unis quelques décennies de repli de la vie politique et publique depuis le milieu des années 1920. Ils sont revenus en force dans les années 1970 et 1980. Dans un pays où le taux de participation aux élections est très faible, le vote de la droite religieuse compte maintenant pour davantage que son poids démographique réel puisque la droite religieuse est fortement politisée et mobilisée. Elle a donc une importance disproportionnelle à sa taille.

Mais cette récente montée de la droite religieuse ne doit pas cacher le fait qu’en réalité la religion et la Bible jouissent aux États-Unis d’une influence considérable sur la vie publique et politique depuis les temps coloniaux, donc avant même la création du pays.

Présence de la Bible

La désignation d’une partie des États-Unis comme la « Bible Belt » illustre l’importance qu’occupe la Bible dans de nombreux états du sud, mais l’influence de la Bible est beaucoup plus étendue dans l’espace et dans le temps que dans cette Bible Belt des 20e et 21e siècles. Ce sont pratiquement tous les états depuis leur fondation qui ont été fortement influencés par la religion (en particulier protestante) et par la Bible. Jusque dans les années 1950, certains états exigeaient qu’on lise des extraits de la Bible et qu’on récite le Notre père au début de la journée[21].

Aujourd’hui encore, la majorité des États-uniens vivants ont été influencés par la Bible directement ou indirectement au cours de leur existence. Par exemple, la moitié des États-uniens dans les années 1980 considéraient que « la Bible est la Parole de Dieu et [que] tout ce qu’elle dit est vrai »[22].

En même temps, l’influence de la Bible est plutôt sélective. En effet, alors même que 6 États-uniens sur 7 estimaient que la Bible était la Parole inspirée de Dieu dans les années 1950, plus de la moitié des adultes étaient incapables de nommer un seul des 4 Évangiles ![23] De même, alors que 6 États-uniens sur 7 estimaient dans les années 1980 que les 10 commandements étaient applicables aujourd’hui, seulement 3 de ces 6 arrivaient à en nommer au moins quatre ![24].

Malgré la superficialité de la connaissance de la Bible des États-uniens, les chiffres révèlent l’importance de la Bible à leurs yeux et l’aura qu’on lui attribue encore. Les États-Unis se distinguent en cela de tous les autres grands pays industrialisés au moins depuis plusieurs décennies[25]. Les illustrations de ce caractère « distinct » incluent les récentes décisions de la Cour suprême concernant la présence de monuments ou de reproductions des 10 commandements dans les palais de justice et d’autres bâtiments publics aux États-Unis. Rappelons que certaines de ces décisions ont été positives en permettant de tels monuments ou reproductions, quoique la tendance est à encadrer l’utilisation de tels monuments.

Mark Noll estime d’ailleurs que sans la Bible, il est impossible de rendre compte de l’histoire des États-Unis ou de ses idéaux[26]. Alexis de Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique affirmait déjà en 1835 qu’il n’y avait pas de pays dans le monde où la religion chrétienne avait autant d’influence sur les âmes des hommes qu’en Amérique[27]. En réalité, Tocqueville est à son époque le témoin d’un trait culturel qui est déjà plus que centenaire.

Les puritains

Au début du 17e siècle les puritains fuyant la Grande-Bretagne des Stuarts ont fondé en Amérique des colonies dont Plymouth (1620) et la Massachusetts Bay Colony. Le gouverneur de cette dernière, John Winthrop, a déclaré en 1630 que cette société serait une « ville sur une colline » (a city upon a hill), « le phare de la liberté pour les autres peuples », un modèle d’État chrétien pour le monde entier faisant de la Bible le guide suprême pour la construction d’une nouvelle société[28]. Il s’agit bien sûr d’une expression tirée du Sermon sur la montagne (Mt 5,13-16). L’Ancien Testament était particulièrement important pour les puritains puisqu’il y était question de la société créée par Dieu, Israël[29], le modèle pour l’utopie puritaine.

Les puritains appliquaient à leur situation la théologie deutéronomiste, la théologie de l’alliance faisant de la relation à Dieu le facteur principal du succès ou de l’échec du peuple de Dieu. Comme Israël dans l’Ancien Testament, si les puritains obéissaient à la loi et à la moralité de Dieu et conservaient l’alliance avec Dieu, ils seraient bénis dans cette nouvelle terre promise ; s’ils n’étaient pas fidèles à l’appel de Dieu ils seraient punis et rejetés par lui[30]. Les autres colonies ont rapidement repris cette compréhension puritaine de leur identité et de leur destinée pour se percevoir à leur tour comme un nouvel Israël qui avait une alliance avec Dieu et un rôle particulier à jouer dans le monde[31]. Cette notion se développera en particulier avec la création du pays pour en arriver à la conception des États-Unis encore en vogue aujourd’hui faisant de la nation « le phare du monde », une nation qui a une « destinée manifeste » et particulière[32], le concept de l’exceptionalisme états-unien auquel nous reviendrons plus loin. L’exceptionnalisme ira de pair avec l’idée d’universalité des valeurs (et institutions) états-uniennes, qui sont pleinement exportables. La plupart des sociétés qui sont privées de ces valeurs et institutions (la liberté, la démocratie, et éventuellement la libre entreprise) désirent (et pourraient) y accéder[33].

Il ne faut pas négliger l’impact permanent du puritanisme et de l’utilisation qu’il fait de la Bible dans l’histoire états-unienne[34]. On ne se contentera pas toujours de chercher à inspirer les nations par l’exemple d’une société démocratique utopique, libre et pieuse. Le concept de destinée manifeste en particulier, dérivé de l’héritage puritain, aura souvent une fonction politique servant à légitimer l’expansion états-unienne, voire son impérialisme[35].

Elle permettra aux États-uniens de prendre les terres autochtones sur la base de leur supériorité morale et en utilisant le précédant biblique d’Israël conquérant Canaan des mains des méchants païens[36]. La naissance même du concept de « destinée manifeste » est d’ailleurs liée historiquement à la guerre contre le Mexique en 1848, guerre au cours de laquelle ce dernier a perdu la moitié de son territoire. La découverte d’or en Californie l’année suivant la victoire états-unienne (et la conquête du territoire) était une confirmation de la faveur divine. Cette perception d’une nation qui a une alliance spéciale avec Dieu (et qui est donc bénie de Dieu), qui est le « phare du monde » et est le « leader du monde libre »[37] est demeurée présente tout au long de l’histoire états-unienne[38].

En fait, cette appropriation de l’Ancien Testament et de notions comme l’alliance d’un peuple avec Dieu et la théologie deutéronomiste sont des éléments fondamentaux dans la construction de l’identité états-unienne. On voit cette appropriation manifestée très tôt avec les puritains, mais aussi tout au long de l’histoire des États-Unis, jusqu’à aujourd’hui, quoique sous une forme un peu différente comme nous le soulignerons plus loin.

En fait, cette façon pour les États-uniens de se comprendre et de se définir est présente un peu partout dans leur imaginaire et dans leur perception d’eux-mêmes. Sans réduire toute l’histoire états-unienne à la Bible et la religion, il est clair que les éléments religieux et bibliques ont joué un rôle indéniable à de nombreux moments clés de l’histoire des États-Unis, constituant une partie des facteurs en cause dans les changements dans la société états-unienne.

La Guerre de sécession

En fait, la Bible a été utilisée dans pratiquement tous les enjeux de société au cours de l’histoire états-unienne, incluant les réformes sociales, dont les longues luttes pour la prohibition de l’alcool et pour l’abolition de l’esclavage. Le débat sur l’abolition de l’esclavage est particulièrement intéressant puisque les partis des deux côtés ont utilisé la Bible pour justifier leur point de vue.

Les abolitionnistes estimaient que l’esprit de l’enseignement biblique interdisait l’esclavage d’une race par une autre et même (la théologie deutéronomiste aidant) que l’esclavage était responsable de l’état pitoyable de la nation[39]. De leur côté, les esclavagistes estimaient que la Bible ne condamnait pas l’esclavage et en plus elle le réglementait (Pentateuque)[40]. Paul demandait aux esclaves d’obéir à leur maître (par exemple dans Eph 6) et l’épître à Philémon faisait carrément de l’esclavage une institution chrétienne[41]. En fait, les esclavagistes utilisaient la Bible pour soutenir l’ordre social créé par Dieu, ordre qu’on ne devait pas remettre en question entre autres en abolissant l’esclavage[42]. On justifiait aussi l’esclavage d’une race par la Malédiction de Canaan par Noé dans Gn 9,25 : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves ! ».

Cette utilisation de la Bible s’est poursuivie durant la Guerre de sécession, les nordistes comme les sudistes estimant que Dieu était de leur côté et utilisant des concepts bibliques dans leur propagande guerrière. On estimait au Nord, comme on peut le voir dans « The Battle Hymn of the Republic », le chant militaire des troupes unionistes, que la victoire imminente du Nord inaugurerait rien de moins que le Règne du Christ sur la terre, le millénium dont parle l’Apocalypse[43], pris ici au sens d’un règne terrestre littéral de mille ans (nous y reviendrons plus loin). Le paradoxe est bien résumé par Abraham Lincoln lors de son second discours d’installation où il affirme « Les deux lisent la même Bible et prient le même Dieu et chacun demande son aide contre l’autre »[44].

C’est sans parler des esclaves noirs eux-mêmes, qui s’identifiaient aux Israélites en esclavage en Égypte et attendaient un nouveau Moïse pour les délivrer ou un Josué pour les mener en terre promise[45]. Les chants traditionnels des Afro-états-uniens, qui sont davantage que des cantiques religieux (ayant grandement contribué à souder l’identité afro-états-unienne), débordent de telles métaphores bibliques. Les esclaves noirs étaient familiers avec la Bible en particulier parce que les propriétaires d’esclaves dans le Sud donnaient une Bible à leurs esclaves pour qu’ils pensent au ciel plutôt qu’au triste sort qui leur était réservé sur terre[46].

Cette division autour de l’abolitionnisme aux États-Unis est d’ailleurs perçue à l’époque par de nombreux catholiques européens comme Augustin Cochin ou les rédacteurs du journal jésuite italien La Civiltà cattolica, comme une conséquence directe de l’absence du Magistère dans l’interprétation de la Bible chez les protestants états-uniens[47]. À la même époque les Québécois catholiques n’étaient pas plus impressionnés par l’utilisation de la Bible par les États-Uniens et ont proposé leur propre utilisation de la Bible, par exemple en identifiant à leur tour les Canadiens français comme un nouvel Israël en partie pour décourager l’émigration des Canadiens français vers les États-Unis. Louis-François Laflèche, l’évêque de Trois-Rivières en est un bon exemple[48].

Revivalisme

Les différences dans le rapport à la Bible entre le catholicisme et le protestantisme états-unien, en particulier du 17e au 19e siècles, vont faire en sorte que la Bible jouera un rôle culturel beaucoup plus important aux États-Unis qu’à peu près partout ailleurs. Les Réformateurs avaient évidemment parti le bal en accordant à la Bible plutôt qu’à l’Église l’autorité sur le croyant. Cependant, le sola scriptura protestant ne sera mené au bout de sa logique qu’avec les puritains et les premiers évangéliques, les piétistes du 17e siècle, deux groupes qui joueront un rôle important aux États-Unis du 17e au 19e siècle. Le piétisme, né au sein du luthéranisme européen et développé en particulier dans le revivalisme anglo-états-unien des 18e et 19e siècles, a d’abord insisté pour que le croyant développe une expérience spirituelle personnelle plutôt que de se contenter d’adhérer à un crédo, ce qui correspondait à la définition du chrétien dans le protestantisme du 17e siècle. Le piétisme insistait aussi pour que le croyant lise la Bible seul et en communauté comme l’avaient suggéré les réformateurs, qui n’étaient jamais pour autant arrivés au succès du piétisme à cet égard.

Puis, durant le 18e et surtout le 19e siècle, le revivalisme, une variante du piétisme, a mis l’accent sur la notion voulant que le chrétien ordinaire avec sa Bible était un meilleur guide et prédicateur que la personne qui avait une formation formelle en théologie[49]. Dans un sens le revivalisme, une des premières formes du mouvement évangélique, a poussé à l’extrême le désir des Réformateurs de replacer le croyant seul face au texte, sans l’intermédiaire des théologiens et du clergé. Il ne s’agissait pas d’une attitude anti-intellectuelle en soi. Le revivalisme était un produit des Lumières (dans la forme écossaise), plaçant la raison au centre et estimant que le revivalisme était la science de la conversion dans la tradition du « common sense » à la sauce baconienne[50]. Par l’étude, la raison et l’observation, on pouvait trouver les mécanismes conduisant à la conversion puisque le même Créateur avait instauré les lois régissant le monde physique et spirituel, et donc que ces domaines obéissaient à des lois qu’il suffisait à l’homme doué de raison de découvrir. Il suffisait de produire les bonnes conditions pour obtenir les effets désirés, soit la conversion des individus et des masses.

Bible et Lumières

Les revivalistes estimaient que la théologie qu’on pouvait tirer de la raison et de l’observation scientifique du monde et la théologie qu’on pouvait tirer de la Bible étaient en harmonie complète, et qu’en fait la science et la raison pouvaient prouver les vérités du christianisme, le Créateur de l’univers étant aussi l’auteur de la Bible[51]. Aussi étrange que cela puisse paraître, il s’agit bien d’une forme de la modernité naissante. La Bible était pour ainsi dire une autre banque de données dans laquelle on pouvait puiser et à laquelle on pouvait appliquer la raison.

La Bible était perçue comme l’autorité ou une source de données sur tous les sujets, pas seulement la théologie et la moralité mais aussi l’histoire et les sciences[52]. Cette attitude sera d’ailleurs reprise plus tard avec la notion d’inerrance, doctrine qui prétend que la Bible est sans erreur et constitue l’autorité suprême sur tout sujet sur lequel elle se prononce, incluant des questions historiques, géologiques, archéologiques, paléontologiques, biologiques et cosmologiques[53].

Il faut préciser que l’inerrance est encore largement acceptée par les fondamentalistes et les évangéliques conservateurs aux États-Unis, avec par exemple la question du créationnisme qu’on oppose à la théorie de l’évolution. Pour les créationnistes, les biologistes doivent se tromper sur la question de l’évolution puisqu’ils contredisent les récits de création de Gn 1-2 interprétés littéralement qui affirment que l’être humain a été créé directement par Dieu. De même, les géologues doivent mal calculer l’âge de la terre et les astrophysiciens doivent mal calculer l’âge de l’univers puisque Gn 1-2 parlent de 7 jours, pas de milliards d’années[54].

Il ne faut pas oublier qu’on ne parle pas ici de la croyance de quelques hurluberlus confinés à leur église mais bien de luttes dans la société civile, en particulier dans les commissions scolaires, où on a récemment encore tenté d’exiger l’enseignement dans les écoles du créationnisme ou du dessein intelligent, qui en est une mutation récente, à côté de la théorie de l’évolution, qui est perçue comme déficiente (par exemple à Dover en Pennsylvanie l’an dernier). Ces controverses s’expliquent en partie par le fait que la majorité des États-uniens rejettent la théorie de l’évolution[55].

Aussi difficile à comprendre que ce puisse l’être pour un Canadien français, l’affrontement entre le créationnisme et l’évolutionnisme constitue un réel débat de société aux États-Unis qui a des conséquences parfois inattendues. Par exemple, les cinémas IMAX dans le sud états-unien (la Bible Belt) ont dû à quelques reprises ces dernières années renoncer à présenter certains films qui prenaient pour acquis la théorie de l’évolution parce qu’ils risquaient le boycott[56].

Le prestige accordé à la Bible s’est poursuivi au 19e siècle malgré l’abandon graduel des Lumières écossaises. En fait, la Bible constituait encore au 19e siècle la première référence en rhétorique (comme l’attestent les discours des présidents états-uniens), en histoire et en littérature[57]. Elle était la source principale des idéaux et valeurs de la société états-unienne[58]. La Bible était vraiment LE livre des États-uniens, souvent leur seule littérature et le seul livre possédé par une famille[59]. L’influence de la Bible se faisait sentir de haut en bas dans la société.

En fait, malgré des changements profonds dans la société états-unienne, le 18e siècle avait laissé une empreinte qui non seulement constituera la synthèse que les fondamentalistes chercheront à préserver à la fin du 19e siècle et au début du 20e (et jusqu’à ce jour, au fond), mais qui aura des échos beaucoup plus vastes dans la société, même si celle-ci deviendra de plus en plus pluraliste et sécularisée.

L’application à la Bible des Lumières écossaises a renforcé le principe protestant du sola scriptura déjà magnifié par les puritains, en affirmant que l’Église devait retourner aux pratiques de l’Église primitive telles que rapportées dans le Nouveau Testament. C’était afin de s’assurer que les méthodes et principes, dans le fond les « lois » spirituelles, soient suivies pour créer une communauté chrétienne biblique, donc conforme à l’ordre établi par Dieu, comme on s’assure de suivre les lois de la nature établies par Dieu pour rendre notre agriculture plus productive[60].

Ceci entraînait immanquablement la remise en question des églises établies qui faisaient appel à la tradition, y compris évidemment les églises protestantes établies[61]. N’importe quel quidam avec une Bible entre les mains pouvait remettre en question l’ordre établi ou les pratiques et croyances d’une église et même à la limite fonder la sienne, d’où la fragmentation perpétuelle des églises protestantes et en particulier des églises évangéliques ou fondamentalistes à partir à la fin du 19e et surtout au début du 20e siècle.

Au fond, on peut dire que le fondamentalisme est une simple mutation jusqu’au-boutiste du sola scriptura protestant. Après tout, si l’on prend cet énoncé au sérieux[62], on appauvrit rapidement la théologie en faisant d’elle une sorte de biblicisme, où la théologie se résume à redire ce que la Bible dit, au mieux en l’actualisant dans un nouveau contexte. Il n’y a plus de place à la théologie spéculative, ni à la théologie expérientielle (qui part de l’expérience de Dieu par le croyant). Dans les faits, le fondamentalisme a été influencé par des courants qui conservaient une dimension très expérientielle, comme le pentecôtisme et le Mouvement de sainteté (Holiness movement), ce qui a contribué à neutraliser en partie le biblicisme strict, mais seulement dans la dimension expérientielle et non pour la théologie spéculative[63].

Bible et hustling[64]

Cependant, ce rapport personnel à la Bible, toujours prêt à remettre en question la tradition, l’autorité et le statu quo a eu des conséquences plus larges sur l’ensemble de la société aux États-Unis. Ce rapport à la Bible est en fait un des facteurs convergents qui ont contribué à créer un ethos états-unien. Ainsi, on peut dire que les États-Unis font partie du Nouveau monde non seulement en ce qu’il s’agit d’un monde redécouvert il n’y a pas longtemps, mais surtout en ce qu’il s’agit d’un monde qui se réinvente constamment, un monde où l’individualisme permet la contestation et la remise en question non seulement en matière religieuse, mais dans presque tout. Il faut toujours aller en avant, sans égard pour la tradition (mais pas toujours sans égard pour le passé), sans égard pour la préservation des acquis ou pour la survie des villes ou des quartiers ou du patrimoine architecturel[65]. Souvent, lorsqu’un quartier d’une ville états-unienne est envahi par la pauvreté et le crime, on se met simplement à construire de nouveaux quartiers quelques kilomètres plus loin. Quand des bâtiments commencent à être vieux, on les rase et on en reconstruit de nouveaux. Les villes états-uniennes sont ainsi souvent des villes qui demeurent perpétuellement jeunes ou alors qui sont remplacées par de jeunes voisines, plus dynamiques, moins établies. Ce phénomène est particulièrement présent dans l’Ouest, la Côte Est étant plus sensible à l’histoire et à la tradition.

On connaît bien le « rêve américain », selon lequel chaque personne peut partir de rien et construire un empire grandiose, avec la mobilité sociale que cela implique. On connaît aussi l’indifférence, voire parfois le mépris de ceux qui sont laissés derrière, ceux qui ne peuvent s’adapter ou obtenir pareils succès, ce qui explique en partie la fragilité du filet social aux États-Unis[66]. On ne voudrait surtout pas que les pauvres se mettent à dépendre du gouvernement.

Les riches sont typiquement des « self-made men », des gens qui sont partis de rien et qui ont « mangé de la croûte » pendant des années avant de réussir à construire un empire et devenir millionnaires ou milliardaires (« from rags to riches »).

L’expression « Pick up your boots » est une illustration de cette mentalité : si ça va mal, il faut avancer, il faut s’en sortir soi-même. Le succès dépend de l’individu et non du gouvernement. La responsabilité personnelle est fondamentale, au point où la solidarité collective est souvent minimale[67]. Les groupes religieux ont contribué à la création de cette mentalité, en particulier avec la mutation économique à la fin du 19e siècle où le corporatisme s’est développé au détriment des travailleurs avec l’appui tacite des églises[68].

Il s’agit en fait d’une application assez crue de la théologie deutéronomiste qui, jumelée à l’éthique protestante du travail, attribue une importance suprême aux choix personnels pour le succès ou l’échec de l’individu comme de la nation[69]. Ce concept atteindra son « apogée » dans les années 1980 pour créer, en le jumelant à la « pensée positive » (positive thinking), « l’Évangile de la prospérité » (prosperity gospel) de Jim et Tammy Faye Bakker (et de tous leurs émules), promettant l’abondance et la santé… à ceux qui soutiennent leur œuvre !

Ce genre d’appropriation de la théologie deutéronomiste pose évidemment problème pour ceux qui ne sont pas États-uniens et qui ne font pas toujours les mêmes liens entre le succès des États-Unis/États-uniens et leur mérite. Comme le fait remarquer Reinhold Niebuhr dans Irony of American History publié en 1952, alors que les États-uniens estiment que leur prospérité économique est une conséquence de leur vertu, le reste du monde estime que c’est la conséquence de leur vice[70].

En contraste à la perspective états-unienne, on a souvent souligné le rapport négatif des Québécois au succès, en particulier financier, en partie dû à l’influence du catholicisme[71]. Encore aujourd’hui, bien après le déclin de l’influence de l’Église catholique au Québec, on décrit la gauche québécoise comme étant plutôt réfractaire à l’enrichissement des uns, estimant souvent que cela implique l’appauvrissement des autres ou que cela a quelque chose d’immoral.

On a aussi remarqué que les États-Unis protestants n’avaient pas du tout une telle aversion à l’enrichissement individuel. Il est vrai que c’est en partie dû à une différence entre le protestantisme et le catholicisme dans la conception du travail lui-même qui s’exprime dès les premières années de la Réforme, les réformateurs estimant que le travail est une façon de servir Dieu, alors que les catholiques à l’époque voient plutôt le travail comme une nécessité sans fonction spirituelle en soi. Cette attitude protestante se développera d’ailleurs en la fameuse éthique protestante du travail, qui a influencé d’autres pays que les États-Unis. On se rappellera également des thèses de Max Weber (1864-1920), qui lie l’éthique protestante et l’esprit capitaliste en prenant en exemple les États-Unis en particulier.

Cependant, l’influence protestante n’explique pas entièrement l’attitude états-unienne. La théologie deutéronomiste y est aussi pour quelque chose. Cette théologie est exprimée souvent en termes carrément religieux, estimant que Dieu est la source de la récompense ou du jugement des États-uniens, qui doivent se conformer aux conditions de l’alliance qu’ils ont avec Dieu. Toutefois, avec la sécularisation et le pluralisme, présent depuis le 19e siècle et qui s’est accentué ces dernières décennies, il y a parfois une dépersonnalisation du processus qui fait que ce n’est plus nécessairement Dieu qui récompense ou punit suite à l’obéissance ou la désobéissance à l’alliance, mais une sorte de force impersonnelle qui récompense les vertus états-uniennes et leur assure le succès.

Dans ce sens, et sans vouloir réduire cette mentalité états-unienne au sola scriptura protestant puisque d’autres facteurs sont aussi en cause, on peut dire que l’opposition à l’autorité, à l’establishment et à la tradition typiques aux États-Unis va de pair avec l’appel à la seule autorité de la Bible et au rationalisme individuel (moi et ma raison, moi et ma Bible). Lorsqu’on ajoute à cela les deux influences bibliques fondamentales que sont la théologie deutéronomiste et le millénarisme[72] vers lesquels nous allons maintenant nous tourner, on obtient une combinaison qui explique en partie certaines particularités de la culture états-unienne, la culture religieuse bien sûr, mais également la culture plus large.

La théologie deutéronomiste

Nous allons maintenant décrire brièvement deux influences bibliques particulièrement importantes dans la culture états-unienne, la théologie deutéronomiste et le millénarisme.

Comme nous l’avons déjà souligné, les puritains avaient fait leur la théologie deutéronomiste, estimant qu’ils avaient une alliance particulière avec Dieu, qu’ils constituaient un nouvel Israël et que leur bonheur (ou malheur) dépendait de leur obéissance à l’alliance. Or, cette façon de se percevoir a très rapidement été reprise par la plupart des États-uniens après l’accession à l’indépendance et même déjà à l’époque coloniale. Cette théologie s’exprimera de diverses façons. Depuis les années 1670 par exemple, on a pris l’habitude d’annoncer la catastrophe imminente menaçant la nation (bien avant le code de couleurs d’alerte au terrorisme de George W. Bush !), catastrophe qui serait due à la perte des valeurs. On a appelé ces annonces du malheur les « jérémiades », allusion aux prédictions funestes de Jérémie devant le sort réservé à Juda pour son infidélité à Dieu.

Plus tard, et autrement, dans son second discours d’installation vers la fin de la Guerre de sécession, Abraham Lincoln reprendra implicitement des éléments de la théologie deutéronomiste, mais au moyen d’une citation de Mt 18,7, et sans faire référence à l’alliance : « Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » (BJ)[73].

Lincoln se demande si l’esclavage aux États-Unis n’est pas une de ces offenses (ou scandales) qui doivent avoir lieu mais que Dieu veut maintenant éliminer. Et surtout, il dit que Dieu donne au Nord et au Sud cette guerre terrible comme jugement (malheur) dû à ceux par qui l’offense (scandale) arrive. L’esclavage est donc le scandale et la Guerre de sécession est le malheur pour les États-uniens par qui le scandale est arrivé. Lincoln affirme ensuite que si la guerre entre le Nord et le Sud doit se poursuivre jusqu’à la destruction de tout ce que les États-uniens ont construit au fil des siècles et jusqu’à ce que « le sang versé par le fouet soit payé par du sang versé par l’épée, nous devons tout de même dire (et il cite Ps 19,9) ‘Les jugements du Seigneur sont vrais et justes’ »[74].

La Guerre de Sécession est donc due selon Lincoln à un jugement de Dieu sur l’esclavage. Lincoln, sans faire référence à l’alliance avec Dieu, se situe tout de même pleinement dans la lignée de la tradition deutéronomiste qui interprète les événements les plus dramatiques de l’histoire d’Israël et de Juda, soit la destruction de ces royaumes et la déportation de leurs populations, comme des jugements de Dieu contre les fautes commises par son peuple.

Cette corrélation entre des événements précis aux États-Unis et la main divine corrigeant ou bénissant le peuple élu a été postulée tout au long de l’histoire États-unienne, jusqu’à ce jour[75].

Le millénarisme

Le millénarisme chrétien des 18e et 19e siècles, cette doctrine inspirée de la Bible (voir note 71), a graduellement muté en une forme plus séculière, qu’on appelle parfois « millénarisme civil »[76]. Il s’agit d’une mythologie très similaire au millénarisme chrétien mais qui substitue au règne du Christ celui de la démocratie et de la liberté. Les notions liées au millénarisme chrétien puis civil ont imprégné la société états-unienne et les références au millénarisme sont omniprésentes, incluant le slogan sur le Billet vert, novus ordo seclorum. Il ne s’agit pas seulement de symboles ou de rhétorique mais d’une idéologie qui peut avoir une influence importante, notamment sur la politique étrangère. On n’a qu’à penser à George W. Bush et « l’axe du Mal » (et les terroristes), mais aussi à Reagan et sa lutte contre le méchant empire soviétique. C’est à cause de ce concept et de ses racines religieuses que les journalistes du Monde Alain Frachon et Daniel Vernet parlent d’une « Amérique messianique »[77].

Les néo-conservateurs notamment, si présents dans le gouvernement Bush mais qui ne sont pas tous religieux, ont conservé et adapté l’héritage millénariste, jumelé habituellement à une lutte entre le Bien et le Mal, les États-Unis étant évidemment du côté du Bien. On parle des États-Unis comme porteurs de l’étendard de la démocratie, « leader of the free world », notion profondément ancrée dans la notion plus ancienne de « destinée manifeste », les États-Unis étant aussi le « phare du monde » (voir plus haut)[78].

Martin Luther King Jr., un prédicateur baptiste, se situe en quelque sorte à un point intermédiaire entre le millénarisme chrétien et le millénarisme civil. L’abondance de références bibliques est notoire dans la prédication de Martin Luther King. On cite souvent en exemple son discours « I Have a Dream » livré au Lincoln Memorial pour la Marche sur Washington en août 1963, qui constitue un moment clé dans la mobilisation contre la ségrégation qui a mené à l’adoption du Civil Rights Act l’année suivante[79].

Ce discours, qui contient des références à Lincoln, à la Déclaration d’Indépendance et à la Constitution, contient aussi évidemment de nombreuses allusions et références bibliques. On notera toutefois en particulier la citation d’Is 40,4-5 : « I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain, and the crooked places will be made straight, and the glory of the Lord shall be revealed, and all flesh shall see it together » .

Cette citation d’Is 40, reprise dans les quatre Évangiles, n’est pas innocente. Elle trahit une continuité avec le millénarisme protestant qui voit le destin des États-Unis comme étant lié au règne du Christ, voire même le lien entre le destin et le leadership des États-Unis avec la venue de l’ère messianique[80]. King ne va peut-être pas jusqu’à dire que les États-Unis inaugureront le règne du Christ dans le monde comme le pensaient les protestants des 18e et 19e siècles, ou que les États-Unis inaugureront le règne de la démocratie et de la liberté, comme les néo-conservateurs (entre autres) l’ont affirmé après lui, mais il s’inscrit en continuité avec le millénarisme états-unien. Il est en cela un exemple de l’adaptation graduelle, surtout au 20e siècle, de notions bibliques dans une société états-unienne de plus en plus pluraliste. La transformation de la religion civile est un autre exemple de cette adaptation.

La religion civile

La sécularisation de concepts comme le millénarisme a été une façon de préserver l’héritage biblique états-unien dans une société de plus en plus pluraliste. Une autre façon a été de promouvoir dans la sphère publique une religion « généraliste » qui pouvait rallier les citoyens de toutes religions ou croyances, la religion civile.

L’utilisation de la Bible dans la religion civile états-unienne constitue en soi un sujet digne d’une analyse détaillée. Nous ne pouvons nous permettre ici que quelques lignes à son sujet. La religion civile, théorisée par Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social, a été analysée à maintes reprises dans sa forme états-unienne depuis Robert N. Bellah[81]. Aux États-Unis, elle naît dès les premières décennies après la naissance du pays[82].

Malgré la séparation traditionnelle entre l’État et la religion aux États-Unis, avec entre autres le principe de ne pas permettre à l’État de promouvoir un groupe religieux ou d’enfreindre ses libertés (1er amendement à la Constitution), la politique et la religion ont régulièrement été associées. Le fait qu’un groupe religieux particulier ne soit pas favorisé par l’État n’a pas eu pour conséquence de séparer le fait religieux de la politique, ni d’interdire l’utilisation de la Bible dans la sphère politique. C’est plutôt le contraire qui s’est produit. Tocqueville écrit judicieusement que la religion aux États-Unis ne prend aucune part directe dans la gouvernance de la société mais qu’elle est la plus importante de leurs institutions politiques[83]. C’est vrai en partie à cause de la religion civile.

Ce paradoxe est dû entre autres au fait que, depuis la Révolution états-unienne, on attribue un caractère sacré à la nation, ce qui constitue le fondement de la religion civile[84]. Cette sacralisation de la nation remplaçait originellement celle du monarque et était donc profondément « républicaine » si on peut dire. Le culte à la nation s’est rapidement enrichi de symboles (notamment le drapeau[85]), de héros mythiques/saints (tels que Washington ou Lincoln, un martyr) et de rituels, tel le serment qu’on prête au drapeau (Pledge of allegiance) encore aujourd’hui chaque matin dans les écoles aux États-Unis[86].

La loyauté à la nation est rapidement devenue fondamentale pour tous les États-uniens, particulièrement en temps de conflit[87]. Aujourd’hui encore, malgré la critique de plus en plus virulente de la conduite de la guerre en Irak, on s’empresse toujours de souligner son soutien aux troupes états-uniennes en Irak et son désir de les voir revenir saines et sauves, de peur d’avoir l’air de se rebeller contre la nation ou de ne pas être patriote. L’opposition à la politique de George W. Bush est d’ailleurs due au désir de rapatrier les troupes plutôt qu’à une remise en question du droit moral ou légal des États-Unis de faire cette guerre. George W. Bush, lorsqu’il n’était pas aussi impopulaire, bénéficiait d’ailleurs de la sympathie du peuple, qui estimait qu’il n’était peut-être pas légitime d’aller en guerre mais que, puisque les États-Unis étaient en guerre, il fallait soutenir le Président, le commandant en chef de l’appareil militaire.

Or, la sacralisation de la nation est fondée dès le départ sur la notion héritée des puritains identifiant les États-Unis comme un « nouvel Israël » qui a une alliance avec Dieu, ce qui garantit la bénédiction des colonies puis de la nation par Dieu en cas de fidélité et son jugement en cas d’infidélité. On peut donc dire en quelque sorte qu’une des sources ultimes de la religion civile états-unienne est la théologie deutéronomiste.

Cependant, la religion civile ne pouvait jamais être explicitement chrétienne puisque dès les origines de la nation plusieurs de ses figures dominantes étaient déistes comme Thomas Jefferson ou Benjamin Franklin ou même anti-chrétiennes comme Thomas Paine (1737-1809)[88]. La religion civile états-unienne est ainsi dépouillée dès le départ (et davantage encore par la suite) de la plupart des références religieuses propres à la tradition judéo-chrétienne[89], mais elle contient de nombreuses références bibliques, qu’il s’agisse de symboles, de citations ou d’allusions[90].

La grand-messe de cette religion, le Discours sur l’état de l’Union (ou de la nation)[91], ainsi que les discours d’installation ou d’adieu des présidents[92], sont souvent bourrés de références et surtout d’allusions bibliques, souvent générales. On parle habituellement de Dieu et non de Jésus ou de Moïse. On a beau décrire la nation comme étant Under God, on ne mentionne pas de quel Dieu il s’agit[93].

La religion civile a pris un tournant résolument général et vague (pour ne pas dire inoffensif et nébuleux[94]) dans les années 1950 avec des Présidents comme Eisenhower qui considérait que la religion était une excellente chose pour les États-Unis et a noté : « Our government makes no sense, unless it is founded in a deeply felt religious faith – and I don’t care what it is ». Au début des années 1960, John F. Kennedy, le premier président catholique, n’a pas hésité à faire usage lui aussi des symboles de la religion civile, confirmant qu’il ne s’agissait pas d’une religion protestante[95]. Aujourd’hui encore, la religion civile n’est pas une religion correspondant à un groupe religieux particulier, bien que les évangéliques et la droite religieuse y soient associés beaucoup depuis quelques décennies, par exemple avec l’évangéliste Billy Graham, confident de nombreux présidents dans la seconde moitié du 20e siècle.

L’aspect généraliste de la religion civile fait en sorte que les références à la Bible sont elles aussi générales et servent surtout d’inspiration, de métaphores ou même de lexique pour parler de l’expérience et de la grandeur états-uniennes. C’est une façon ancienne d’utiliser la Bible dans la politique états-unienne. Jefferson (un déiste, rappelons-le), lors du discours d’installation suite à sa réélection, affirme : « Nous sommes dans les mains de Dieu, qui mena nos ancêtres, comme l’Israël d’autrefois, hors de leur pays natal et les installa dans un pays regorgeant de tout ce qui est nécessaire à la vie et qui en fait l’agrément »[96].

En fait, c’est davantage dans la Bible que dans le protestantisme ou même dans le christianisme que la religion civile états-unienne trouve ses symboles et ses références, incluant la conception des États-Unis comme un « nouvel Israël », comme un « peuple élu » ou un peuple « qui a une alliance » avec Dieu ou qui inaugurera le règne de la liberté ou de la démocratie. Ainsi, on peut dire que la société états-unienne est davantage une nation « biblique » que proprement « chrétienne ». Cela est dû dès le 18e siècle en bonne partie au pluralisme protestant (même si le catholicisme et le déisme sont déjà présents) et par la suite au pluralisme religieux tout court, en particulier à partir du début du 20e siècle[97].

Au cœur de la religion civile et même de la construction de l’identité états-unienne, on trouve les notions d’élection et de mission[98], deux notions qui dérivent au fond respectivement de la théologie deutéronomiste et du millénarisme. Le pluralisme états-unien a certainement contribué à forger des versions « sécularisées » de ces notions, ou plutôt des versions toujours religieuses, mais dépouillées d’une partie de leur forme spécifiquement chrétienne. Leur arrière-plan biblique n’en demeure pas moins évident.


[1] Sans parler de la remise en question par certains de la pertinence des études bibliques (et de la théologie en général) dans le monde universitaire.

[2] W. R. MEAD, « God’s Country? », Foreign Affairs 85/5 (2006) : 24-43, p. 24. On n’a qu’à penser au soutien pratiquement indéfectible des États-Unis à Israël, nourri en partie par la droite religieuse.

[3] Que l’on soit d’accord ou non avec la première phrase du livre Freedom Just Around the Corner. A New American History (1585-1828), New York, Perennial, 2004/2005, p. XI  de l’historien (états-unien, faut-il le préciser !) W. A. McDOUGALL : « The creation of the United States of America is the central event of the past four hundred years » (rien de moins !).

[4] En témoigne la relation « amour-haine » qu’entretiennent la plupart des Occidentaux avec les États-Unis, les admirant et les méprisant à la fois, mais consommant presque toujours largement la culture (particulièrement la culture populaire) et les autres produits états-uniens (du fast-food à Wal-Mart), et adoptant souvent les idéaux états-uniens, dont ceux de la liberté et de la démocratie, quand ce n’est pas carrément le libéralisme économique, pourtant si honni par d’autres !

[5] C’est évidemment sans compter l’incroyable dynamisme de l’Église dans les pays en voie de développement.

[6] Le pluralisme religieux aux États-Unis, qui date de l’époque coloniale (bien qu’alors sans commune mesure par rapport à la diversité actuelle), est un exemple de ce qui peut se passer quand une église ne domine pas sans partage sur la société comme ce fut le cas pendant certaines périodes de l’histoire québécoise.

[7] Nous paraphrasons un peu.

[8] Comme définition de « culture », j’utiliserai celle de G. M. MARSDEN, Fundamentalism and American Culture. The Shaping of Twentieth-Century Evangelicalism (1870-1925), Oxford, Oxford University Press, 1980, p. v, soit « l’ensemble des croyances, valeurs, axiomes (assumptions), engagements (commitments), et idéaux exprimés dans une société à travers les formes littéraires et artistiques populaires et incarnés (embodied) dans ses institutions politiques, éducationnelles et autres ». Nous sommes conscient qu’il y a plusieurs cultures et sous-cultures états-uniennes, mais il est impossible ici de prendre le temps d’expliquer les différences entre ces cultures et d’examiner l’utilisation particulière de la Bible dans chacune d’elle. Les considérations ici seront donc générales et, nous le pensons, appropriées pour la plupart des cultures états-uniennes, que nous désignerons de façon simpliste par « la culture états-unienne », selon la définition plus haut. Pour une justification de cette approche, voir G. M. MARSDEN, Religion and American Culture, Orlando, Harcourt Brace Jovanovich, 1990, p. 5. Il est de toute façon clair que les cultures états-uniennes ont beaucoup en commun en ce qui concerne la religion et l’utilisation de la Bible, surtout quand on les compare aux autres cultures occidentales.

[9] J. WALLIS, God’s Politics. Why the Right Gets It Wrong and the Left Doesn’t Get It, New York, HarperCollins, 2005, p. 142. « This ideal of America is the hope of all mankind (…) That hope still lights our way. And the light shines in the darkness. And the darkness has not overcome it ». Il s’agit évidemment d’une citation d’une traduction possible de Jn 1,5.

[10] WALLIS, God’s Politics, p. 58. Il s’agit de Jc 2,14.26.

[11] Selon le sondage Religion and Politics. Contention and Consensus, publié le 23 juillet 2003 par le Pew Research Center for the People and the Press et cité dans T. MITRI, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, Genève, Labor et Fides, 2004, p. 146.

[12] On entend ici la politique au sens large, avec les débats de sociétés souvent menés Bible en main par des pasteurs-activistes/politiciens, tels Martin Luther King (dont nous reparlerons plus bas), ou par de simples laïcs.

[13] MITRI, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, p. 15.

[14] On ne saurait même dénombrer les références bibliques précises (sans parler des allusions) dans les œuvres d’art et la littérature états-uniennes. Ce sujet a évidemment été étudié ailleurs. Pour prendre un bon exemple récent, on lira le collectif G. AICHELE, Culture, Entertainment and the Bible, JSOTSS 309, Sheffield, Sheffield Academic Press, 2000, dont un article hilarant sur l’utilisation de la Bible dans les tabloïds états-uniens (F. C. BLACK, « Lost Prophecies ! Scholars Amazed ! Weekly World News and the Bible », p. 20-43). Nous ne pouvons ici que noter l’utilisation de la Bible dans la culture populaire comme dans les Beaux-arts (du moins à une certaine époque), dans l’industrie cinématographique (des vieilles « épopées bibliques » aux films de Woody Allen !) et dans la musique de tout temps, plus récemment surtout dans le Country, mais aussi parfois dans le rock ou même dans la musique pop ou le heavy metal, où on fait parfois usage de métaphores bibliques, quoique ce soit rarement d’une façon « confessante ». Le dernier exemple en liste en ce qui concerne la musique pop est probablement Confessions, le spectacle de Madonna qui contient des références bibliques et religieuses, dont une scène où la chanteuse coiffée d’une couronne d’épines est crucifiée sur une croix de cristaux et de diamants. Lire à ce sujet A. VIGNEAULT, « Une machine à danser », La Presse, mardi 23 mai 2006, p.1 du cahier Arts & Spectacles.

[15] Bien qu’il faut reconnaître le rôle majeur que jouent les groupes religieux (et les chrétiens individuels) comme médium de diffusion de références à la Bible dans la culture et la société états-uniennes. En témoignent les best-sellers dispensationnalistes (et chrétiens) à saveur biblique The Late Great Planet Earth et There’s a New World Coming de Hal Lindsey vendus à des millions d’exemplaires dans les années 1970 (et pas seulement chez les évangéliques) et, plus récemment, la série de romans (et de films) Left Behind de Tim LaHaye, qui a surpassé en popularité les romans de Lindsey. Pour une introduction au dispensationnalisme et au millénarisme, voir M. D. PARÉ et S. ROBITAILLE, « ‘L’Antéchrist sera Roumain’ ou comment les dispensationalistes estiment connaître la fin des temps », Scriptura 6/1 (2004) : 101-117.

[16] Pour un excellent exemple du genre d’inepties qui s’écrivent sur le fondamentalisme en général, consulter l’article de J.-C. LECLERC (journaliste au Devoir), « Religions à l’extrême », Revue Notre-Dame 104/4 (2006) : 1-14.

[17] L’élection en 1976 d’un démocrate évangélique comme Président, Jimmy Carter, avait eu un impact différent. Bien que Carter était évangélique, la nation (et la planète) avait moins ressenti le poids du vote évangélique dans son élection à la présidence qu’avec Reagan. L’élection de Carter avait par contre contribué à fouetter les aspirations politiques des évangéliques qui s’étaient tenus à l’écart de la vie politique depuis un demi-siècle. Ironiquement, en 1980 les évangéliques déçus par Carter (qu’ils jugeaient trop mou sur des questions morales et religieuses) et la Moral Majority ont contribué à l’élection de Reagan, qui n’était pas évangélique, au détriment de l’évangélique Carter qui cherchait à se faire réélire.

[18] Composée de fondamentalistes et de certains évangéliques, mais aussi de juifs et de catholiques. Voir par exemple G. M. MARSDEN, « The Sword of the Lord. How ‘otherwordly’ (sic) fundamentalism became a political power », Books & Culture mars/avril 2006, p.10-11 et 44-46 qui souligne la contribution de catholiques à plusieurs moments clés de la montée de la droite religieuse au 20e siècle.

[19] Il s’agit bien de deux groupes différents, même s’il y a des liens historiques entre les deux. Pour une discussion sur le fondamentalisme et l’évangélisme, lire les nombreux ouvrages écrits sur le sujet par G. M. MARSDEN, dont Fundamentalism and American Culture et Understanding Fundamentalism and Evangelicalism, Grand Rapids, Eerdmans, 1991. Consulter aussi les non moins nombreux ouvrages de M. A. NOLL, dont Protestants in America, New York, Oxford University Press, 2000 ; A History of Christianity in the United States and Canada, Grand Rapids, Eerdmans,1992 et The Scandal of the Evangelical Mind, Grand Rapids/Leicester, Eerdmans/Inter-Varsity, 1994.

[20] En fait, on pourrait même remonter avant… la découverte de l’Amérique (!) comme le fait M.-M. LARÈS (dir.), Bible et civilisation anglaise. Naissance d’une tradition (Ancien Testament), Littératures 6/Études anglaises 54, Paris, Publications de la Sorbonne, 1974.

[21] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 221.

[22] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 1.

[23] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 213.

[24] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 1.

[25] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 213.

[26] M. A. NOLL, « The Bible in American Public Life, 1860-2005. Dilemmas at the Center, Insights from the Margins », Books & Culture sept/oct. 2005, p. 7 et 46-50, p. 7.

[27] Cité dans MARSDEN, Religion and American Culture, p. 1.

[28] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 16.

[29] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 16.

[30] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 17. Ce qu’ A. de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique. Première édition historico-critique revue et augmentée par E. Nolla (éd.), tome 1, Paris, Librairie philosophique, 1835/1990, p. 30 décrit comme la création en 1620 d’un « contrat social » entre les puritains (en reprenant l’expression de Rousseau), les puritains l’auraient compris comme une alliance conclue entre colons devant Dieu (voir Jos 24, en particulier v. 25).

[31] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 17. Une variante troublante de ce concept, l’anglo-israélisme (doctrine datant probablement du 17e siècle), prétend même que les anglo-saxons sont carrément les descendants des dix tribus « perdues » d’Israël après la destruction du Royaume du nord (en 721 av. J.-C.). Cette doctrine marginale est encore aujourd’hui adoptée par des fondamentalistes états-uniens et britanniques. Voir à ce sujet C. ROCHON, « L’anglo-israélisme et l’identité chrétienne », Scriptura 6/1 (2004) : 85-99.

[32] L’expression « ville sur une colline » sera fréquemment reprise dans un sens plus global pour parler des États-Unis, du particularisme états-unien et du leadership de ce pays dans le monde, par exemple par le Président Reagan lors de son discours d’adieu et de ses deux discours d’installation (voir MITRI, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, Genève, Labor et Fides, 2004, p. 16).

[33] On pense de suite à la tentative sous la présidence de Bush « d’exporter » la démocratie en Irak.

[34] TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique (p.30) note déjà en 1835 que « Le puritanisme, comme je l’ai dit plus haut, était presque autant une théorie politique qu’une doctrine religieuse ». Les puritains ne s’en tiendront d’ailleurs pas qu’à la théorie. Tocqueville note (et s’étonne) en effet à propos du code de lois adopté au Connecticut en 1650 : « Les législateurs du Connecticut s’occupent d’abord des lois pénales ; et, pour les composer, ils conçoivent l’idée étrange de puiser dans les textes sacrés : ‘Quiconque adorera un autre Dieu que le Seigneur, disent-ils en commençant, sera mis à mort.’ Suivent dix ou douze dispositions de même nature empruntées textuellement au Deutéronome, à l’Exode et au Lévitique. Le blasphème, la sorcellerie, l’adultère, le viol, sont punis de mort ; l’outrage fait par un fils à ses parents est frappé de la même peine. On transportait ainsi la législation d’un peuple rude et à demi civilisé au sein d’une société dont l’esprit était éclairé et les mœurs douces ; aussi ne vit-on jamais la peine de mort plus prodiguée dans les lois, ni appliquée à moins de coupables. » (p. 31-32).

[35] C’est en 1845 que John Sullivan, un rédacteur new-yorkais, a créé l’expression « destinée manifeste » pour désigner le don du continent par la providence divine (S. FATH, Dieu bénisse l’Amérique. La religion de la Maison-Blanche, Paris, Seuil, 2004, p. 49).

[36] Voir MARSDEN, Religion and American Culture, p. 18-19.

[37] On pourrait même dire « leader de droit divin », quoique les expressions d’inspiration monarchique n’aient pas beaucoup la cote aux États-Unis pour des raisons évidentes.

[38] George W. Bush se gargarise de telles expressions, mais Ronald Reagan s’en délectait aussi.

[39] J. B. STEWART, « Abolitionists, the Bible, and the Challenge of Slavery », dans E. R. SANDEEN (dir.), The Bible and Social Reform, Philadelphie/Chico, Fortress/Scholars, 1982, p. 31-57, p. 35.

[40] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 63-64 et S. FATH, Militants de la Bible aux États-Unis. Évangéliques et fondamentalistes du Sud, Collection Frontières, Paris, Autrement, 2004, p. 54.

[41] FATH, Militants de la Bible aux États-Unis, p. 54.

[42] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 7.

[43] P. BOYER, When Time Shall Be No More. Prophecy Belief in Modern American Culture, Cambridge/Londres, Harvard University Press, 1992, p. 229 et MARSDEN, Religion and American Culture, p. 7.

[44] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 10.

[45] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 68-69.

[46] J. WALLIS, God’s Politics. Il ne s’agit évidemment pas du seul cas où la Bible a été instrumentalisée pour des desseins peu louables. On pensera aussi à l’utilisation de la Bible par le Ku Klux Klan, en particulier de la lecture de Rm 12 lors de inauguration d’une nouvelle mouture du Klan en 1915 (FATH, Militants de la Bible aux États-Unis, p. 146).

[47] NOLL, « The Bible in American Public Life », p. 47-48. Dans un sens, ils avaient raison, mais c’est là le pari protestant : placer chaque individu plus ou moins seul devant la Bible (SA Bible diraient les piétistes) est préférable à l’imposition d’une interprétation par un organe ecclésial officiel.

[48] NOLL, « The Bible in American Public Life », p. 48.

[49] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 54.

[50] Voir à ce sujet en particulier D. LECOURT, « Théologie naturelle et fondamentalisme », dans L’Amérique entre la Bible et Darwin, Paris, PUF, 1992, p. 61-96 et NOLL, « The Evangelical Mind Takes Shape – Revival, Revolution, and a Cultural Synthesis » et « The Evangelical Enlightenment », dans The Scandal of the Evangelical Mind, p. 59-82 et p. 83-108.

[51] M. D. PARÉ, « L’inerrance chez les évangéliques », Scriptura 7/2 (2005) : 47-67, reprenant MARSDEN, Religion and American Culture, p. 57-58 et MARSDEN, Fundamentalism and American Culture, p. 15.

[52] M. D. PARÉ, « L’inerrance chez les évangéliques », p. 49, reprenant MARSDEN, Religion and American Culture, p. 60.

[53] M. D. PARÉ, « L’inerrance chez les évangéliques », p. 52. Consulter cet article pour une discussion sur la question de l’inerrance et pour un survol de son histoire, de ses origines à aujourd’hui.

[54] M. D. PARÉ, « L’inerrance chez les évangéliques », p. 49. Comme nous le précisons dans une note de cet article, il faut préciser qu’il existe différentes « théories » créationnistes dont la plupart tentent de réconcilier les données scientifiques avec une lecture plus ou moins littérale de Gn 1-2. Certains estiment par exemple que les « jours » désignent des périodes géologiques. De nombreux créationnistes estiment toutefois que la Terre a été créée en 7 jours de 24 heures et qu’elle est âgée de quelques millénaires seulement.

[55] MEAD, « God’s Country? », p. 34.

[56] Cette remise en question de la théorie de l’évolution n’est pas entièrement confinée aux États-Unis, comme l’atteste l’existence de politiciens créationnistes au Canada anglais, dont Stockwell Day, l’ancien chef du parti conservateur et l’actuel ministre de la sécurité publique.

[57] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 60.

[58] MARSDEN, Fundamentalism and American Culture, p. 16.

[59] A. I. KATSH, The Biblical Heritage of American Democracy, New York, KTAV, 1977, p. 139.

[60] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 59.

[61] Malgré la fuite des persécutions comme facteur d’immigration aux États-Unis dans les premiers siècles, les églises protestantes avaient eu tendance à reproduire le modèle européen de « favoritisme » d’une église sur un territoire (par exemple une colonie ou un état) donné. Les églises protestantes établies tendaient à chercher à préserver le statu quo qui les favorisait, faisant parfois de la liberté religieuse un concept plutôt abstrait puisqu’il y avait un prix à payer à la dissidence.

[62] Ce que les premiers protestants n’ont pas vraiment fait puisque les réformateurs, comme les autres humanistes (dont évidemment Érasme), désiraient non seulement un retour à la Bible seule mais aussi aux Pères de l’Église, un retour aux sources (ad fontes) du christianisme.

[63] C’est le constat que fait D. F. WELLS dans No Place for Truth or Whatever Happened to Evangelical Theology ?, Grand Rapids, Eerdmans, 1993 (voir en particulier p. 283-301).

[64] McDOUGALL dans Freedom Just Around the Corner fait du hustling une caractéristique fondamentale de l’ethos états-unien.

[65] Voir LECOURT, L’Amérique entre la Bible et Darwin, p. 128.

[66] Ce filet social, historiquement faible, s’effrite encore un peu plus avec les deux mandats de George W. Bush, sans oublier les années Reagan, quoique pour des raisons différentes. La campagne de Bush pour la présidence de 2000 où il proposait un « conservatisme compatissant » n’a pas été suivie par de réels efforts pour aider les démunis, malgré l’augmentation des dépenses (et des déficits) sous l’administration Bush. Un livre récent par D. KUO, Tempting Faith. An Inside Story of Political Seduction, New York, Free Press, 2006, fait un constat très négatif à ce sujet concernant l’administration Bush.

[67] Les efforts des organismes religieux contribuent à réduire un peu les iniquités, mais les programmes sociaux sont si peu développés pour un pays riche que les écarts entre les riches et les pauvres sont parmi les plus élevés en Occident.

[68] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 106-109.

[69] Voir à ce sujet MARSDEN, Religion and American Culture, p. 109.

[70] Cité dans MARSDEN, Religion and American Culture, p. 212.

[71] C’est un thème récurrent de plusieurs éditorialistes québécois de centre-droite, dont Alain Dubuc (voir par exemple Éloge de la richesse. Des idées pour donner au Québec les moyens de ses ambitions, Sainte-Foy, Voix parallèles, 2006).

[72] Le millénarisme n’est pas exactement une doctrine biblique mais est évidemment inspiré par la Bible puisqu’il s’agit d’une interprétation plus ou moins littérale de certains textes bibliques eschatologiques, dont Ap 20. Au sein du millénarisme, on doit distinguer (entre autres) le prémillénarisme et le postmillénarisme. Le prémillénarisme peut être défini de façon simple comme étant la croyance en un règne terrestre (littéral) du Christ pendant mille ans (le millénium) après son retour (physique) et avant le Jugement dernier. Cette doctrine a été assez largement adoptée par les évangéliques et les fondamentalistes à la fin du 19e siècle et au cours d’une bonne partie du 20e siècle. Rappelons que cette doctrine n’est pas entièrement nouvelle puisqu’elle était assez répandue (sous une forme un peu différente) chez les Pères de l’Église. Le postmillénarisme, qui était la doctrine adoptée par les évangéliques et la plupart des protestants pendant l’essentiel du 19e siècle (et même avant), considère plutôt que le retour du Christ aura lieu après le Règne terrestre spirituel du Christ (ou de l’Esprit) à travers l’Église, créant une société utopique chrétienne. Ces deux variantes du millénarisme ont contribué à leur façon au désir de voir les États-Unis (re)devenir une nation chrétienne, voire même d’inaugurer le millénium.

[73] « Woe unto the world because of offences! for it must needs be that offences come; but woe to that man by whom the offence cometh! », cité par NOLL, « The Bible in American Public Life », p. 7.

[74] Cité par NOLL, « The Bible in American Public Life », p. 46.

[75] Selon un sondage réalisé en 2002 par le Pew Research Center for the People and the Press, « Americans Struggle with Religion’s Role at Home and Abroad », cité par MITRI, Au nom de la Bible, p. 72, 48% des États-uniens croient que les États-Unis jouissent d’une protection divine spéciale. Cette protection divine est habituellement vue comme étant conditionnelle au comportement des États-uniens et liée à la notion d’une forme d’alliance avec Dieu remontant aux « Pères pèlerins » ou du moins aux « Pères fondateurs » de la nation.

[76] R. V. PIERARD et R. D. LINDER, Civil Religion and the Presidency, Grand Rapids, Academic Books, 1988, p. 54-56, cité par FATH, Dieu bénisse l’Amérique, p. 52.

[77] A. FRACHON et D. VERNET, L’Amérique messianique. Les guerres des néo-conservateurs, Paris, Seuil, 2004.

[78] Il faut préciser que certains voient deux variantes de la religion civile (voir plus bas), qui est un des piliers du millénarisme civil et qui en affecte l’articulation. La première, identifiée souvent au libéralisme, met l’accent davantage sur la bénédiction de Dieu envers les États-Unis, bénédiction qui serait accessible à tout peuple qui se soumettrait comme les États-Unis à la volonté divine. La seconde, identifiée au conservatisme, met davantage l’accent sur l’élection spéciale des États-Unis comme un second Israël (a chosen nation). Au sujet de ces distinctions et des auteurs qui les défendent, voir FATH, Dieu bénisse l’Amérique, p. 50-51.

[79] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 233, NOLL, « The Bible in American Public Life », p. 7.

[80] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 233.

[81] R. N. BELLAH, « Civil Religion in America », Daedalus, Journal of the American Academy of Arts and Sciences 96/1 (1967) : 1-21. Pour un ouvrage récent très accessible et contenant des anecdotes intéressantes, lire FATH, Dieu bénisse l’Amérique, en particulier le chapitre trois pour une présentation succincte du fonctionnement de la religion civile.

[82] MITRI, Au nom de la Bible, p. 25.

[83] Cité par MARSDEN, Religion and American Culture, p. 86.

[84] MARSDEN, Religion and American Culture, p. 42-43.

[85] Il ne faut pas oublier l’image du fameux drapeau tiré des décombres après les attentats du 11 septembre et qui a été exhibé fièrement comme symbole de la résilience états-unienne, presque comme un symbole de résurrection ou plus prosaïquement comme un immense doigt d’honneur aux terroristes.

[86] Voir MITRI, Au nom de la Bible, p. 77. Voir aussi MARSDEN, Religion and American Culture, p. 44. On notera aussi l’existence de reliques et de textes sacrés, dont la Déclaration d’Indépendance, la Constitution, la Déclaration des droits (Bill of Rights) et le discours à Gettysburg par Lincoln (Gettysburg address).

[87] Rappelons que la nation et la conscience nationale ont été fondées par un conflit avec l’Angleterre.

[88] Voir MARSDEN, Religion and American Culture, p. 43.

[89] MITRI, Au nom de la Bible, p. 74ss.

[90] S. FATH, Dieu bénisse l’Amérique, p. 47.

[91] Une autre est la fête du Jour d’action de grâce (Thanksgiving Day), où le Président (entre autres) gracie une dinde qui ainsi n’aura pas à être abattue (lors de ses deux mandats comme président, George W. Bush a probablement ainsi gracié davantage de dindes qu’il a gracié de condamnés à mort lors de ses mandats comme gouverneur du Texas). Cette fête commémore le festival de la moisson célébré par les colons de Plymouth en 1621 suite à leur première récolte. Cette fête a une dimension nettement plus familiale que le Discours sur l’état de l’Union. Elle est toutefois fondée sur le principe deutéronomiste de la rétribution divine au peuple élu, Dieu accordant l’abondance (la Terre promise) à son peuple. Malgré son caractère familial, la fête joue un rôle important dans la religion civile et l’imaginaire collectif états-uniens. La colonie de Plymouth (et ses « Pères pèlerins » puritains) est souvent perçue aux États-Unis comme le commencement symbolique de la nation, malgré les colonies et comptoirs qui avaient été établis auparavant, notamment Popham au Maine (1607) et Roanoke et Jamestown en Virginie (respectivement 1585 et 1607).

[92] Sans parler des autres jours importants que sont (par exemple) les déjeuners de prière présidentiels (national prayer breakfasts), le Jour national de prière (National Day of Prayer), le Memorial Day ou le 4 juillet (Independence Day).

[93] Cette mention a été ajoutée au Serment au drapeau (Pledge of Allegience) par le Congrès en 1954. La devise In God we Trust a quant à elle été adoptée en 1952. Ces ajouts au courant des années 1950 ne doivent pas surprendre, vu le désir de montrer la supériorité morale des États-Unis devant la menace communiste athée et anti-démocratique, représentant la vision opposée au millénarisme pieux et démocratique états-unien. La Guerre froide constitue d’ailleurs un haut point du millénarisme, une véritable confrontation eschatologique (et même « apocalyptique », appuyée par la menace nucléaire) en vue de l’instauration du millénium. Sur le caractère manichéen (par ailleurs bien attesté dans la littérature secondaire) de l’opposition religieuse états-unienne au communisme, voir par exemple MARSDEN, « The Sword of the Lord », p. 11.

[94] C’est-à-dire qui est acceptable pour à peu près toutes les croyances ou du moins qui n’en offense aucune. Par exemple, on peut prier dans les assemblées municipales ou dans d’autres rencontres officielles, mais il ne faut pas mentionner Jésus. La foi n’est pas pour autant triviale. Il faut même être religieux ou du moins croyant pour espérer devenir président aux États-Unis, mais le contenu de la foi exprimée sur la scène publique est relativement peu important. Il ne s’agit pas de relativisme religieux, les religions des États-uniens n’étant pas sans spécificités ou sans absolu. On peut plutôt considérer que les États-uniens ont une deuxième religion, théoriquement commune à tous celle-là, qui reconnaît la diversité religieuse tout en mettant l’accent sur le plus petit dénominateur commun des États-uniens en matière religieuse. Cette « foi commune » est supposément possible en partie parce que son objet principal est le mode de vie états-unien, la nation ou son patron, ce Dieu vaguement défini qui regarde avec bienveillance son peuple et lui offre sa protection. Il y a évidemment des exceptions à cette prudence puisque certains des politiciens qui sont de fervents chrétiens ne sont pas très inhibés. On notera par exemple une déclaration (parmi d’autres) du pentecôtiste John Aschcroft, alors ministre de la justice : « L’Amérique est unique parmi les nations. Nous n’avons pas d’autre roi que Jésus. Quand vous n’avez de roi que Jésus, vous libérez l’éternel, le potentiel, le plus élevé, le meilleur et la vertu » (déclaration faite en 2001 à l’Université fondamentaliste Bob Jones et citée par MITRI, Au nom de la Bible, p. 157). Il n’est toutefois pas fréquent aux 20e et 21e siècles que les références à l’héritage judéo-chrétien soient aussi explicites chez les politiciens.

[95] Voir MARSDEN, Religion and American Culture, p. 227.

[96] Cité par MITRI, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, p. 77.

[97] Voir par exemple MARSDEN, Religion and American Culture, p. 168.

[98] MITRI, Au nom de la Bible, p. 79.

vendredi 26 mars 2010

Suggestion de lecture

À lire, un article assez intéressant de Christianity Today sur l'Annonciation. Pas autant intéressant pour la suggestion de récupérer la fête pour le "combat contre l'avortement" que pour les réflexions sur le mouvement évangélique, notamment les tentatives d'expliquer pourquoi les évangéliques ignorent largement cette fête et le calendrier liturgique en général. Une des observations plutôt "coup de gueule" : "There is, especially in American evangelicalism, a huge emphasis on pragmatic Christianity: saving souls, getting stuff done. Jesus, in his ministry, was getting stuff done. He wasn't just laying there in a womb or a manger. For Catholics and Orthodox, however, the salvation that evangelicals preach more fervently depends on the lowliness of the Christ and his incarnation. Hence, the different emphases." (L'évangélisme, notamment étatsunien, met l'accent sur un christianisme pragmatique : sauver des âmes, accomplir des choses. Jésus, durant son ministère, a accompli des choses. Il ne faisait pas que se prélasser dans un utérus ou une mangeoire. Pour les catholiques et les orthodoxes cependant, le salut, prêché par les évangéliques avec ferveur, dépend de l'humilité du Christ et de son Incarnation. Ce qui explique que l'on accentue différentes choses).

mardi 9 mars 2010

La mondialisation

Je lis cette semaine Claude Lévi-Strauss (Tristes tropiques, un livre sur ma liste depuis au moins 15 ans mais que je ne commence que maintenant). Il écrit sur la modernité et la "mondialisation" telle qu'il l'a perçoit dans la 1ère moitié du 20e siècle, comme un rouleau compresseur des cultures : "Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat (...) Car ces primitifs à qui il suffit de rendre visite pour en revenir sanctifié, ces cimes glacées, ces grottes et ces forêts profondes, temples de hautes et profitables révélations, ce sont, à des titres divers, les ennemis d'une société qui se joue à elle-même la comédie de les anoblir au moment où elle achève de les supprimer, mais qui n'éprouvait pour eux qu'effroi et dégoût quand ils étaient des adversaires véritables. Pauvre gibier pris aux pièges de la civilisation mécanique, sauvages de la forêt amazonienne, tendres et impuissantes victimes, je peux me résigner à comprendre le destin qui vous anéantit, mais non point être dupe de cette sorcellerie plus chétive que la vôtre, qui brandit devant un public avide des albums en kodachrome remplaçant vos masques détruits. Croit-il par leur intermédiaire réussir à s'approprier vos charmes ? Non satisfait encore ni même conscient de vous abolir, il lui faut rassasier fiévreusement de vos ombres le cannibalisme nostalgique d'une histoire à laquelle vous avez déjà succombé".

jeudi 4 février 2010

Suggestion de visionnement

Je vous propose un court vidéo où N. T. Wright, un excellent bibliste évangélique, parle de son livre Justification. Wright fait partie des biblistes qui adoptent la "nouvelle perspective sur Paul", qui est en fait une correction d'une vision un peu étroite non seulement de la théologie de Paul, mais (surtout) de l'oeuvre du Christ. Espérant que le vidéo vous donnera envie de lire le livre.

lundi 1 février 2010

Heureuse nouvelle !

C'est avec joie que je vous annonce le retour sur la blogosphère de mon cher ami Steve Robitaille, l' "être" derrière theobeing. Son premier billet est d'ailleurs fort intéressant. Il propose une définition un peu différente de ce qu'est la théologie évangélique.

mercredi 16 décembre 2009

Suggestion de lecture

À lire, ce court article (en anglais) de Mark Noll, un historien évangélique que j'aime beaucoup. Il fait une sorte de micro mise à jour de son excellent livre The Scandal of the Evangelical Mind en s'interrogant sur ce qui a changé depuis sa publication. C'est aussi une forme de résumé de ce livre, résumé qui devrait vous mettre l'eau à la bouche si vous ne l'avez pas encore lu.

Merci à Steve, "l'être" derrière theobeing, de m'avoir fait remarquer cet article. Au plaisir de te voir revenir sur la blogosphère, Steve !

jeudi 12 novembre 2009

Plaidoyer pour une certaine diversité théologique

Cet éditorial est paru dans le magazine Le Lien 26/6 novembre-décembre 2009, p.3.

Nous gagnerions à encourager une certaine diversité d’opinion à l’intérieur du mouvement évangélique. Évidemment, il ne s’agit pas de laisser place au relativisme (« les idées se valent toutes ») ou aux hérésies, ni d’abandonner nos convictions. Simplement, il faut reconnaître que ce n’est pas parce qu’un frère est en désaccord avec nous qu’il est automatiquement un mauvais chrétien. Sur plusieurs points, différentes opinions peuvent être vues comme étant non pas toutes aussi bonnes, mais acceptables pour un chrétien. Paul affirme cela dans Rm 14 ; 1 Co 8 ; 10,23-33 et met l’accent sur l’accueil et l’amour qu’il faut manifester envers nos frères et sœurs qui pensent différemment. N’oublions pas que nous avons tous été bénéficiaires de cet accueil à certains moments de notre vie chrétienne. Nous avons tous défendu des idées que nous avons ensuite abandonnées. Nous avons tous eu cette foi immature dont Paul parle, et c’est grâce à l’accueil des autres que nous avons pu grandir en maturité.

La diversité d’opinions s’explique par l’immaturité de certains, mais aussi par la complexité de certaines questions théologiques. Dès les premières années de la Réforme, des différences parfois importantes se sont manifestées entre les réformateurs. Malgré ces différences, Calvin considérait Luther comme un précieux instrument de Dieu. La situation actuelle n’est pas plus simple qu’à la Réforme et par conséquent les différences d’aujourd’hui ne sont pas surprenantes, surtout si nous reconnaissons nos limites personnelles (et communautaires) à décrire avec exactitude et exhaustivité toutes les grandeurs des desseins et des mystères de Dieu.

On peut se rapprocher de la vérité (et donc de Dieu) seulement si on est prêt à apprendre, donc à confronter dans le respect nos idées à celles des autres. Parfois, même si elles restent les mêmes, nos idées peuvent se préciser grâce au dialogue. Si on ne s’explique jamais à ceux qui pensent autrement, on devient paresseux intellectuellement, prenant pour acquis que tous les (bons) chrétiens pensent comme nous. Rappelons-nous que la diversité théologique à l’époque des Pères de l’Église et de la Réforme a donné lieu à une ébullition d’idées et à une productivité théologique qui nous stimule encore aujourd’hui. La diversité des membres n’empêche pas l’unité du Corps du Christ : elle le nourrit (1 Co 12-13).

mercredi 4 novembre 2009

Le filtre du carbone

Il fallait s'y attendre : certains ont encore trouvé moyen de détourner une bonne chose pour verser dans l'excès, pour ne pas dire dans le ridicule. En effet, un débat pointe son nez : selon certains, les gouvernements devraient accorder des crédits de carbone aux femmes qui se font stériliser puisque les enfants, futurs (méchants) consommateurs, produiront de grandes quantités de gaz à effet de serre. Il faut préciser tout de suite que nous ne parlons pas ici de fournir des moyens de contraception à des femmes qui ne peuvent s'en procurer dans les pays en développement et qui doivent se résigner à avoir huit enfants alors qu'elles préfèreraient n'en avoir que deux ou trois. Non, nous parlons plutôt d'éviter l'engendrement des pires enfants de la planète, soit les enfants des pays riches qui sont ceux qui consommeraient davantage au cours de leur vie et donc produiraient davantage de gaz à effet de serre.

Je précise tout de suite que je suis tout à fait en faveur de la mise en place de mesures importantes pour réduire la production de gaz à effet de serre et d'autres polluants. Je trouve aussi scandaleux que le gouvernement canadien se traîne les pieds dans ce dossier (et dans les autres dossiers liés à l'environnement), alors même que certaines compagnies canadiennes ont pris des mesures volontaires plus contraignantes que celles exigées par le gouvernement fédéral. Ce que je trouve surréaliste, c'est que pendant que l'on culpabilise les gens pour le fait de se reproduire ou même de vivre (après tout, même en n'achetant rien, notre respiration produit déjà du CO2 : quand va-t-on nous le reprocher ?), on permet aux gouvernements de laisser les transports en commun dans leur piètre état actuel et de ne pas légiférer pour contraindre les entreprises à apporter davantage de changements qui auraient des impacts beaucoup plus significatifs (on parle de milliards de tonnes de carbone !) que ceux que peuvent avoir les choix individuels, aussi bien intentionnés soient-ils. Bien que tous les choix soient importants, ceux qui sauveront (ou pas) la planète ne sont pas les choix individuels des citoyens comme le remplacement d'ampoules à incandescence par des fluocompactes, geste presque universellement reconnu aujourd'hui comme le strict minimum que tous ceux qui ne détestent pas l'environnement doivent poser (rassurez-vous : j'ai moi-même pris le virage fluocompacte). On aura beau bannir complètement l'ampoule à incandescence du Globe, tant que les industries ne seront pas contraintes à produire de façon moins polluante des produits eux-mêmes moins nocifs pour l'environnement, et tant que nos infrastructures ne nous permettront (voire obligeront) pas de vivre collectivement de façon plus respectueuse de l'environnement, on ne fera que filtrer le moucheron pour mieux avaler le chameau. Devons-nous vraiment choisir la stérilisation pour contrer le réchauffement de la planète alors que le remplacement relativement facile de l'exploitation des sables bitumineux, des centrales thermiques au charbon et des voitures à essence par des alternatives aurait un impact bien supérieur ? Autant ou plus d'êtres humains pourraient vivre sur cette planète tout en ayant moins d'impact sur l'environnement. Les États-Unis produisent près du quart des émissions de gaz à effet de serre tout en ne constituant pas 5% de la population mondiale. La différence ne s'explique pas seulement par le niveau de vie des Étatsuniens, incluant l'ampleur de la production manufacturière dans ce pays, mais plutôt par leurs modes de production et de consommation (et de gaspillage). La question est : sommes-nous prêts à encadrer la production pour assurer un développement durable ? Posée autrement, la question est : y a-t-il des (vrais) politiciens dans la salle ?

Pourquoi voulons-nous protéger l'environnement ? N'est-ce pas en partie, justement, pour assurer un monde meilleur (ou du moins éviter un monde pire) à nos ENFANTS ? S'il faut éliminer les enfants pour laisser un monde meilleur à la prochaine génération, il faut qu'on m'explique la logique adoptée. S'agit-il de laisser les pollueurs produire des biens de la même façon irresponsable jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne sur Terre pour les acheter ? Il se pourrait bien que le plus grand fléau mondial actuel ne soit pas l'emballement du climat mais, pour reprendre un calque de l'anglais, l'échec de notre imagination.

vendredi 30 octobre 2009

Suggestions de lectures anabaptistes

Dans un commentaire à mon billet du 2 octobre, mon ami Oscar (que je remercie) attire mon attention sur un document qui m'avait échappé : une description de l'anabaptisme intitulé What is an Anabaptist Christian? et publié par l'agence missionnaire de l'Église mennonite des États-Unis (le Mennonite Board of Missions de la Mennonite Church USA). Cette agence publie aussi de courts fascicules souvent très intéressants sur différents sujets dans la série Mission Insight. Vous trouverez ici le lien vers le document si le sujet vous intéresse. C'est une perspective assez intéressante sur l'anabaptisme, la vie chrétienne et même jusqu'à un certain point l'histoire de l'Église. Je dois avouer que je n'aurais pas écrit ce document moi-même dans les mêmes termes. La présentation de l'anabaptisme par rapport au reste du protestantisme (et du christianisme) y est parfois un peu trop tranchée : nombre d'anabaptistes (dont moi-même) tendent à se situer à quelque part entre les deux extrémités du spectre présenté. Souvent (mais pas toujours), cette tension s'exprime par la double appartenance de nombreux anabaptistes à deux courants, l'évangélisme et l'anabaptisme. Sans prétendre que ce mélange constitue la recette parfaite, je crois qu'elle permet parfois d'éviter certains des excès des deux mouvements pris dans leur forme "pure". Je dois aussi avouer ne pas partager entièrement l'évaluation du document concernant notamment Constantin, Augustin et les Réformateurs. Bien que les faits (d)énoncés à leur sujet soient probablement pour l'essentiel vrais, ils ne représentent pas entièrement et avec toutes les nuances la complexité des positions qui sont résumées d'une façon à souligner à grands traits ce qui distingue l'anabaptisme des autres visions représentées par ces individus. Évidemment, c'est en se distinguant des autres que l'on définit souvent son identité, ce que fait très (trop ?) bien ce document. Toutefois, et malgré cette présentation un peu "manichéenne" de l'identité anabaptiste, le document offre une perspective intéressante et évidemment très "pro-anabaptiste" qu'il vaut la peine de consulter. Dernière précision : le document se présente en partie comme une modernisation du très influent article "The Anabaptist Vision" de Harold Bender publié en 1944. Le document de l'agence missionnaire n'est probablement pas appelé à la même notoriété que l'article de Bender (que nous gagnerions à (re)lire), mais l'effort de modernisation est louable. Pour lire l'article de Bender, on peut consulter le Cahier Christ seul 4, Vision et spiritualité anabaptistes, 2001, qui contient non seulement une traduction de cet article, mais également un court article de Neal Blough, directeur du Centre mennonite de Paris, sur Bender et sa réception en France.

mardi 27 octobre 2009

Suggestion de visionnement

J'ai repéré il y a quelque temps un livre qui s'intitule The Year of Living Biblically. One Man's Humble Quest to Follow the Bible as Literally as Possible. Il s'agit de l'expérience d'un juif agnostique qui essaie de comprendre le phénomène religieux, notamment aux États-Unis, et qui décide, en plus de rencontrer différents groupes religieux (dont des évangéliques et des amish), de s'immerger dans son sujet en cherchant à suivre toutes les règles de la Bible prises littéralement. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de lire ce livre pour l'instant, mais j'ai visionné un court vidéo que vous trouverez ici. L'auteur y explique sa démarche et fait quelques observations et offre sa perception du fait religieux et de son expérience littéraliste. Les chrétiens disent souvent qu'ils aimeraient mieux comprendre ce que les gens pensent d'eux. Or, il y a dans ce vidéo certaines observations assez intéressantes. Un avertissement s'impose : le ton peut déplaire à certains. Il n'est pas irrévérencieux en tant que tel, mais il s'agit d'un humour qui ne plaira pas à tous.

mardi 20 octobre 2009

Plaidoyer pour un moratoire sur les plans de développement ou Le syndrome des Marthe agitées

Pendant qu'ils étaient en route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut. Sa soeur, appelée Marie, s'était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marthe, qui s'affairait à beaucoup de tâches, survint et dit : Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma soeur me laisse faire le travail toute seule ? Dis-lui donc de m'aider. Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée (Lc 10,38-42, Nouvelle Bible Segond)

En relisant ce passage, il m'est venu une actualisation, ou plutôt une extension de cette histoire en pensant à l'oeuvre chrétienne au Québec. La communauté évangélique québécoise, malgré son infime taille (40 000 membres "actifs"), a une panoplie de programmes et d'institutions, incluant un nombre impressionnant de familles d'églises, d'églises indépendantes et d'écoles (plus d'une douzaine d'écoles bibliques, théologiques et autres centres de formation !). Chaque année, plusieurs initiatives et programmes sont créés et des églises naissent. La planification stratégique est devenue une seconde nature pour la plupart des ouvriers évangéliques, avec des projections de croissance sur 5, 10 et 25 ans et des "modèles d'affaires" inspirés de grandes entreprises ou d'églises aux États-Unis (notamment les Méga-églises). Pour paraphraser un ami, à la vue de ses structures organisationnelles, on croirait parfois que le mouvement évangélique québécois est appelé à gérer le budget des États-Unis d'Amérique ! En réalité, l'organisation et la création de programmes rime rarement avec la concertation avec les institutions déjà en place ou naissantes. Pire, on a beau planifier et organiser, il règne au Québec une absence de cohésion et de collaboration, mais aussi un manque d'efforts ciblés donnant des résultats significatifs. Nous n'avons d'ailleurs pratiquement jamais le réflexe d'évaluer les résultats d'un programme ou d'un plan stratégique : à peine celui-ci terminé, nous sautons à pieds joints dans une nouvelle entreprise avec le même enthousiasme débordant (ou troublant ?) que lors des 15 tentatives infructueuses précédentes. Nos programmes vivotent ? Pas de problème ! Créons-en d'autres ! Nous finirons bien par tomber sur quelque chose qui marche.

Nos efforts d'organisation et de planification ne réduisent pas le dédoublement des programmes et des institutions, ils l'accroissent. Notre niveau d'organisation (incluant les impressionnants organigrammes) est d'une ampleur qui frise souvent le ridicule, étant donnée la taille des confessions et institutions au Québec. Nous voulons chacun avoir un programme qui fait la même chose que celui de la famille d'églises ou de l'organisme voisin, peu importe si nous contribuons ainsi à la précarité de tous ces programmes. Évidemment, une partie du problème est due au couper-coller qui caractérise souvent nos programmes et institutions : nous reprenons une structure ou un programme existant ailleurs au Canada ou aux États-Unis, sans toutefois avoir la masse critique qui permet à ces multiples initiatives concurrentes d'être viables là-bas. Nous n'avons ni les moyens financiers ni les ressources humaines nécessaires pour soutenir de telles structures, et surtout nous ne prenons même pas le temps de nous demander si une adaptation du modèle (ou de la "récette") est nécessaire pour le contexte québécois. Nous oublions ainsi de faire ce que plusieurs de ces "gurus" qui nous impressionnent tant ont fait : étudier leur contexte pour mieux joindre les gens. Nous préférons reprendre un truc de marketing ou une technique comme l'ajout de musique techno (bon d'accord, disons de guitare) lors du culte (à quand le sermon lip dub et l'évangélisation flash mob ?) plutôt que de chercher à comprendre les gens que nous voulons joindre.

Au Québec, nous avons besoin de réflexion. Nous devons notamment écouter l'Esprit nous guider dans la compréhension de ce qu'est l'Évangile en terre québécoise. Nous nous agitons avec des programmes, des séminaires, des plans de développement stratégiques, etc. Or, nous ne savons même pas comment évangéliser ou former des disciples enracinés dans et en dialogue critique avec la culture québécoise. Nous voulons implanter des églises et nous ne savons même pas ce à quoi devrait ressembler l'église en sol québécois. Arrêtons tout ! Assoyons-nous aux pieds du Maître et écoutons dans la méditation, la réflexion.

Dans l'histoire de Lc 10, Marie écoute la parole de Jésus. Il s'agit évidemment d'un acte cognitif ou intellectuel, mais c'est aussi plus que cela. Dans Luc (comme ailleurs dans le Nouveau Testament), écouter la parole de Jésus ne constitue pas qu'un exercice cérébral : il faut écouter (et comprendre) la parole de Jésus pour ensuite la mettre en pratique (voir par exemple Lc 6,46-49 ; 8,21 ; 11,27-28). Il n'y a pas de compréhension acceptable sans mise en pratique. Mais l'inverse est aussi vrai : la mise en pratique nécessite une compréhension juste et sollicite notre réflexion. Sinon, que met-on en pratique, exactement ? On ne peut pas simplement se mettre à courir dans la forêt en espérant que l'on finira par aboutir quelque part (et, lorsqu'on se rend compte que l'on est perdu, se mettre à courir plus vite). Pourtant, il me semble que c'est exactement ce que nous faisons dans le milieu évangélique québécois.

Oui, nous avons grandement besoin de réflexion. Et notre réflexion doit aller au-delà de l'interrogation "comment implanter le plus d'églises dans les 5 prochaines années (en 3 étapes faciles) ?" pour inclure des questions comme "Comment proclamer l'Évangile au Québec ? Qu'est-ce qu'être chrétien au Québec ? Qu'est-ce qu'être fidèle à l'Évangile tout en embrassant l'incarnation de cet Évangile en contexte québécois ? Comment articuler un discours chrétien public, c'est-à-dire une théologie compréhensible et solide qui n'est pas uniquement faite pour consommation interne, autrement dit une réelle apologétique (au sens où elle a été pratiquée dans les premiers siècles de l'Église en contexte gréco-romain) ?" Sans avoir répondu au moins partiellement à ces questions, nous sommes condamnés à nous agiter pour beaucoup de choses et à accomplir bien peu.

jeudi 15 octobre 2009

Les études bibliques à Sheffield

Une nouvelle intéressante concernant le programme d'études bibliques de l'Université Sheffield. Ce programme fondé par F. F. Bruce (un bibliste anglican évangélique) a une réputation internationale solide et a influencé de façon majeure les études bibliques au 20e siècle, malgré certains excès dans sa contribution à l'élaboration d'hypothèses et de théories parfois un peu douteuses ces dernières décennies. Les presses de l'Université Sheffield ont elles aussi contribué substantiellement à l'avancement des études bibliques. L'article suivant raconte que l'équivalent de la Faculté des arts et sciences de l'Université Sheffield avait songé éliminer ce programme mais a dû renoncer à le faire devant les protestations de la communauté estudiantine et de la communauté scientifique internationale. Cela rappelle la position fragile dans laquelle se trouvent la théologie et les études bibliques dans les universités publiques, mais aussi la contribution vitale de ces disciplines à la vie académique et même aux sociétés occidentales.

J'ai écrit dans ce blogue quelques réflexions sur la pertinence de la théologie en contexte universitaire dans cette entrée et surtout dans celle-ci.

vendredi 2 octobre 2009

Suggestions de lecture et de visionnements

Pour ceux qui s'intéressent à l'anabaptisme et aux mennonites, je vous invite à lire le livre suivant sur l'histoire des mennonites. Il est écrit par le directeur du Centre mennonite de Paris, Neal Blough, un des grands spécialistes francophones de l'histoire anabaptiste.

Vous pouvez aussi consulter les vidéos suivants sur l'histoire des mennonites. Merci au blogue du Centre mennonite de Paris d'avoir attiré mon attention sur ces courts films.

Deux rencontres avec des anabaptistes

Voici deux articles intéressants racontant des rencontres avec des anabaptistes. Le premier article, en français, raconte la rencontre de Ruben Saillens au 19e siècle avec un anabaptiste. C'est un très beau récit qui illustre bien certains aspects de certaines communautés anabaptistes. Le deuxième article, en anglais, raconte une rencontre d'un luthérien avec des amish. Ce dernier article permet notamment de souligner les ecclésiologies (compréhensions de ce qu'est (sont) l'Église (les églises)) différentes présentes dans les églises luthériennes et les églises anabaptistes, ainsi que leurs visions différentes du rôle du chrétien dans le monde. Évidemment, l'ecclésiologie et la vision du rôle du chrétien dans le monde chez les amish ne représentent pas la vision anabaptiste dans son ensemble (notamment, d'autres anabaptistes estiment que les chrétiens doivent s'engager davantage dans la société). Toutefois, il s'agit bien d'une certaine vision anabaptiste qui a des ressemblances avec la perspective de nombreux autres anabaptistes. Pour prendre l'analogie d'une onde, on pourrait dire qu'on joue dans les mêmes fréquences, mais que les amplitudes sont différentes. Ceux qui veulent en savoir davantage sur les amish peuvent lire un excellent ouvrage en français sur le sujet (et une myriade d'ouvrages en anglais), soit Les amish. Une énigme pour le monde moderne. Vous pouvez consulter une description de ce livre en consultant les publications de la série Perspectives anabaptistes, une série dirigée par le Centre mennonite de Paris.

vendredi 18 septembre 2009

Suggestion de lecture

Un court billet (en anglais) qui contient quelques perles. Le ton ne plaira pas à tous, mais c'est une lecture fort divertissante.

Merci à Steve Robitaille d'avoir attiré mon attention sur ce billet.

vendredi 11 septembre 2009

La mission de Jésus

Cet article est paru dans le magazine Le Lien 26/5 septembre-octobre 2009, p. 8-9, 20.

Un « énoncé de mission » ?

Être chrétien, c’est par définition chercher à suivre le Christ et à conformer sa vie à la sienne. C’est en partie ce qui explique pourquoi tant de gens ont cherché à décrire le centre de la vie, du ministère et de la mission de Jésus. Se fondant sur différents textes du Nouveau Testament, les uns ont dit que Jésus y était surtout décrit comme le sauveur de l’humanité, d’autres comme le Messie inaugurant le Règne de Dieu. D’autres ont décrit sa mission comme la réconciliation de l’humanité à Dieu et d’autres enfin ont vu en Jésus d’abord et avant tout le fondateur d’un mouvement, un prophète ou un enseignant qui visait à corriger les perspectives erronées de son peuple. Ces différents énoncés sont probablement tous descriptifs de Jésus et de son œuvre, mais décrivent-ils le « centre » de la vie et de la mission de Jésus ? Est-il possible de déterminer quel est l’élément central animant sa mission, sa vie, en fait tout son être ?

En l’absence d’un texte biblique qui répond directement à la question, nous devons faire preuve de prudence. Toutefois, il est raisonnable d’aborder la question non pas en examinant un texte visant à expliquer ou à justifier un acte ou un enseignement précis de Jésus, mais plutôt un texte qui aborde la mission de Jésus en termes généraux. Nombreux sont ceux qui voient un tel texte en Lc 4,16-30. Ce texte est probablement le passage des Évangiles qui ressemble le plus à ce qu’on appelle aujourd’hui un « énoncé de mission ». Il s’agit vraisemblablement d’une description sommaire de la mission de Jésus. Le passage suit immédiatement le résumé des débuts du ministère de Jésus (Lc 4,14-15), texte suivant lui-même la séquence du baptême, de la généalogie et de la tentation de Jésus (Lc 3,21-4,13). Nous sommes donc toujours en Lc 4,16-30 dans l’introduction au ministère de Jésus. Le texte décrit l’arrivée de celui-ci à Nazareth, lieu où il a grandi, et sa participation au culte à la synagogue. Jésus y fait la lecture publique de passages d’Isaïe (61,1-2 et 58,6) associés au Messie et qui font référence à l’année d’accueil (ou de grâce), c’est-à-dire à l’année du Jubilé. Après la lecture, Jésus affirme que cette écriture est accomplie, clairement par sa propre personne/son ministère. Jésus inscrit donc sa mission dans la perspective d’un Jubilé. Évidemment, il est clair dès la première lecture que le Jubilé est ici une image du salut et de la délivrance, mais pour nous assurer de bien comprendre la description de la mission de Jésus que nous avons ici, il faut mieux comprendre ce qu’était le Jubilé.

Le Jubilé

Selon la loi de Moïse (Lv 25), lors du Jubilé, qui était censé avoir lieu tous les 50 ans, tous ceux qui étaient esclaves étaient supposés être libérés, les terres devaient être laissées en jachère, les dettes devaient être annulées et les terres et maisons vendues devaient être retournées à leur propriétaire originel. Il faut utiliser le conditionnel parce qu’il n’y a pas d’évidence que cette loi ait vraiment été appliquée. Il s’agit peut-être d’un idéal que les Israélites ont jugé trop difficile à atteindre. On voit par la prédication des prophètes qu’un tel idéal égalitaire n’a jamais pu prendre racines en Israël. Les prophètes dénoncent régulièrement l’enrichissement de l’élite au détriment des pauvres. Notamment, Is 5,8 dénonce la consolidation des terres par l’élite d’Israël, qui profitait de l’endettement de certains pour acquérir de larges domaines agricoles (voir aussi Jr 5,26-29 ; Mi 2,1-2 et Am 2,6-8 ; 8,6).

Qu’elle ait été pratiquée ou non, la loi du Jubilé avait en partie pour but d’éviter que les familles perdent pour plus d’une génération leur terre. On assurait ainsi à tous la possession de la terre, par définition le moyen principal de subsistance dans une société agraire comme Israël aux temps de l’Ancien Testament. Puisque la terre appartenait en réalité à Yahvé (Lv 25,23), elle ne pouvait pas être vendue de façon définitive. La loi demandait donc qu’on achète la terre pour un certain nombre d’années, et que le prix d’achat soit fixé selon le nombre de récoltes entre l’achat et l’année du Jubilé, puisqu’on achetait davantage les récoltes que la terre (Lv 25,16).

De même, les Israélites, qui étaient considérés être les serviteurs de Yahvé, ne pouvaient pas devenir les esclaves de quelqu’un d’autre de façon permanente (Lv 25,42.54.55). Lorsqu’une famille était incapable de payer une dette, il n’était pas rare que le père vende des membres de sa famille ou qu’il se vende lui-même en esclavage au créancier. La loi permettait qu’un membre de la famille de l’esclave le rachète (ou que l’esclave se rachète lui-même) en fonction du nombre d’années qui restaient avant le Jubilé. En effet, comme on achetait les récoltes plutôt que la terre, on achetait des années de service d’un esclave plutôt que sa propre personne. Le rachat pouvait donc se faire sur la base du nombre de jours (ou d’années) pendant lesquels l’esclave aurait servi son maître avant sa libération lors de l’année jubilaire s’il était demeuré à son service jusque-là. La loi du Jubilé visait à permettre à ceux qui n’avaient pas pu se racheter ou se faire racheter (et surtout à leurs enfants) de regagner leur liberté et de donner une porte de sortie de la misère. La misère ne pouvait donc en théorie durer plus d’une génération : les enfants devaient retrouver la liberté et la terre perdues par leurs parents. Lorsqu’on pense que la misère est malheureusement une condition qui tend à se transmettre d’une génération à l’autre même dans notre société, la loi jubilaire est un énoncé puissant en faveur de la redistribution des biens et de la liberté, deux aspects centraux de ce que l’on appelle souvent la justice sociale.

Le salut

Mais n’est-il pas étrange que la mission de Jésus soit ainsi décrite non seulement par l’annonce (et la mise en œuvre) du salut, mais aussi en évoquant la redistribution des biens, la délivrance des démunis et la correction des injustices sociales ? Tout dépend des frontières que l’on donne au concept du « salut ». S’il s’agit du salut de l’âme des appelés, cela est effectivement étrange. Mais dans la Bible, le « salut » est un concept beaucoup plus englobant. Dieu est souvent décrit comme le sauveur ou le libérateur du pauvre ou de l’opprimé (Ps 34,19 ; 40,18). À l’époque des Juges, en Israël, Dieu suscite régulièrement des sauveurs, qui délivrent le peuple de l’oppression ennemie. Dieu lui-même est décrit comme sauveur de son peuple au sens militaire du terme. C’est lui qui délivre le peuple de l’esclavage en Égypte, qui les ramène de l’exil à Babylone, etc. D’ailleurs, même dans l’Empire romain, la notion de « salut » était très répandue et elle comprenait aussi des dimensions sociales, économiques et même militaires. L’Empereur était appelé le soter, le « sauveur ». Il n’est donc pas innocent dans les Évangiles d’appeler Jésus le « sauveur » : c’est lui qui peut vraiment assurer le salut des humains, l’Empereur n’est lui-même qu’un homme.

Le salut annoncé par Jésus dans les Évangiles n’est donc pas concerné uniquement par « l’âme » : il s’agit de la restauration complète de l’être. Ainsi en Mc 5,21-43, Jésus ne fait pas que guérir la femme qui a des écoulements de sang de son mal physique : il la restaure socialement et religieusement. Elle n’est plus impure et elle peut de nouveau participer à la vie sociale et religieuse de son peuple. Il en est de même pour les lépreux ou le démoniaque (Mc 5,1-20) que Jésus guérit et qui peuvent réintégrer la société qui les avait exclus.

En utilisant l’image du Jubilé en Lc 4, Jésus fait référence au salut global qu’il va apporter aux gens, incluant leurs besoins physiques et spirituels. Jésus annonce la délivrance aux pauvres, c’est-à-dire à ceux qui connaissent des difficultés, qui sont captifs, aveugles ou opprimés (entre autres), et non seulement ceux qui sont pauvres du point de vue économique.

Plus qu’un énoncé de mission

Cette description de la mission de Jésus n’est pas propre à Lc 4. En Mt 11,5, la mission de Jésus est résumée en termes similaires. Devant l’interrogation de Jean le Baptiste au sujet de la messianité de Jésus, ce dernier répond : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». Jésus reprend ici différents textes d’Isaïe (26,19 ; 29,18-19 ; 35,5-6 ; 61,1). Il dit à Jean : voici mon œuvre. Crois-tu qu’il s’agit-là de l’œuvre du Messie ? Jean doit s’interroger sur sa conception du Messie. Peut-être avait-il, comme la plupart des Juifs de son temps, une conception trop étroite, trop nationaliste et militaire, du Messie : le Messie allait délivrer Israël de la domination païenne et instaurer le Règne de Dieu parmi son peuple. Mais Jésus inaugure le Règne de Dieu non pas en chassant les Romains mais en libérant les opprimés, en guérissant les malades et en prenant soin des gens qui sont dans le besoin, en les restaurant dans leur pleine humanité.

Et en lisant bien les Évangiles, il semble que cela ait été effectivement au centre du ministère de Jésus. Les guérisons et miracles opérés par Jésus ont bien sûr pour but de soulager la souffrance, mais aussi de démontrer non pas seulement la puissance de Jésus mais quel genre de Messie-sauveur il est : le Seigneur de la vie, qui domine sur la vie comme sur la mort, sur la santé comme sur la maladie, sur les anges comme sur les démons. Ce que Jésus affirme, c’est qu’il vient instaurer le Règne de Dieu qui remplacera le règne des hommes, et où l’oppression et l’injustice seront remplacées par la justice et la bénédiction de Dieu.

Les béatitudes (Lc 6,20-26) et le Magnificat (Lc 1,46-55), le poème de louange de Marie, soulignent à grands traits le parti pris de Dieu pour les malheureux et la puissance de Dieu pour abaisser les riches et les puissants et élever les faibles et les opprimés. Il faut reconnaître la radicalité de ces énoncés dans le contexte du 1er siècle : le Magnificat est un poème qui frise la sédition et les propos révolutionnaires dans un monde romain fortement hiérarchisé, patriarcal, et où la domination du plus fort est un mode de vie. Au moment où Marie a prononcé ces mots, César Auguste était au sommet de la pyramide qu’était l’Empire romain. Il était servi par tous et il était devenu un des hommes les plus riches de l’Antiquité. Or, Marie, pavant la voie au ministère de Jésus, affirme que Dieu « a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles ; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides ». Quant à Jésus, né dans le dépouillement et vivant à la périphérie, à Nazareth, il dira des choses comme « qui est le plus grand, celui qui sert ou celui qui est à table ? (…) Or, moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert » (Lc 22,27) ou « si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur » (Mt 20,26). Il lavera même les pieds des disciples, tâche réservée habituellement à l'esclave (Jn 13,1-17). Jésus renverse le système romain et son ordre social. Le Règne de Dieu et le salut apportés par Jésus sont englobant, ils ont donc aussi une dimension sociale et dérangent l’ordre social établi. Les disciples eux-mêmes auront beaucoup de peine à accepter ce renversement (Lc 9,46-48 ; Jn 13,6-8). Ils ne seront pas les seuls : depuis 2000 ans, les chrétiens peinent à accepter la radicalité du discours social de Jésus. Et pourtant, le renversement social que constitue l’éthique du Règne de Dieu est visiblement au centre de la mission de Jésus.

vendredi 14 août 2009

Genèse 1-3 hier et aujourd'hui

Cet article est paru dans le magazine Le Lien 26/4 Juillet-Août 2009, p. 7-9,13.

Comme mon collègue Éric Wingender l’a expliqué dans un article de ce numéro du Lien, pour comprendre la profondeur du message de Gn 1-3, il est nécessaire de faire appel au contexte historique et culturel dans lequel ces textes ont été écrits. La préoccupation motivant la rédaction de ces textes, c’est justement de corriger des éléments problématiques des récits de création des dieux (théogonies), du monde (cosmogonies), et de l’humain (anthropogonies) répandues au Proche-Orient ancien et qui constituaient des éléments centraux de la vision du monde des voisins d’Israël et des Israélites eux-mêmes. En effet, non seulement les voisins d’Israël, mais les Israélites eux-mêmes se représentaient le monde, le(s) dieu(x) et les humains de façons qui posaient problème pour les auteurs de la Bible. On le voit souvent dans l’Ancien Testament : l’Israélite moyen n’était pas très différent du Cananéen païen polythéiste, idolâtre et superstitieux. Il fallait corriger la vision du monde des Israélites, ce qui est le but de Gn 1-3. Heureusement pour nous, la correction de la vision du monde de l’époque constitue aussi un message puissant et vital pour nous aujourd’hui. Mais avant de pouvoir l’actualiser, encore faut-il comprendre son sens à l’origine. Nous verrons donc en premier lieu une explication sommaire de la portée originelle de Gn 1-3 à la lumière de son contexte et en second lieu une piste d’actualisation de ce message. Nous nous concentrerons sur ce que le texte dit concernant l’être humain, tout en reconnaissant l’importance de ce qu’il affirme concernant le monde et Dieu.

À l’origine


Il suffira ici de résumer les éléments centraux des récits mésopotamiens pour se faire une idée du contexte de Gn 1-3. En effet, bien que l’Égypte était une grande civilisation géographiquement plus proche d’Israël, la vision du monde de l’Israélite (ou du Cananéen) moyen comportait davantage d’affinités ave celle des habitants de la Mésopotamie (grosso modo l’Irak actuel) qu’avec celle des Égyptiens(1). Alors, quelle est-elle donc, cette vision mésopotamienne de l’être humain ?

Raison d’être de l’humain

Dans les récits anthropogoniques mésopotamiens, l’être humain est créé pour être l’esclave des dieux, qui ont besoin de quelqu’un pour les loger et les nourrir, ce que l’humain peut accomplir par le culte. Lorsque les gens entretenaient les temples des dieux et leur offraient des sacrifices (nourriture et boisson), ils leur offraient en fait le gîte et le couvert. L’être humain existait donc pour des raisons purement utilitaires. La relation avec les dieux était minimale, telle la relation qu’un esclave doit avoir avec son maître pour pouvoir comprendre ses ordres.

Explications des problèmes des humains

On peut deviner que, vu la fonction strictement utilitaire des humains, les problèmes que pouvaient subir ces derniers n’étaient pas vraiment une préoccupation pour les dieux. En fait, de tous les problèmes que pouvaient connaître les humains, seule leur disparition complète pouvait être réellement préoccupante pour les dieux mésopotamiens (qui donc pourrait alors les servir ?). C’est d’ailleurs pour cette raison que dans un récit de déluge mésopotamien les dieux regrettent avoir exterminé les humains (heureusement que l’équivalent d’un Noé mésopotamien survit pour pouvoir les nourrir !). Qu’un être humain souffre, soit malade ou qu’il meure n’était donc habituellement sans intérêt pour les dieux mésopotamiens, en autant que d’autres humains soient en mesure d’assurer le service des dieux.

Divers éléments négatifs de la condition humaine sont ainsi expliqués par l’indifférence des dieux à l’égard de la condition des humains ou par les erreurs commises dans le processus de création. Par exemple, dans le mythe d’ENKI et NINMAH, ces dieux célèbrent la création du premier homme (une sorte d’Adam mésopotamien) et en forment d’autres à partir du « prototype » mais, s’étant enivrés, ils se mettent à faire des erreurs. Ils créent notamment des eunuques et des femmes stériles. Les infirmités des humains sont ainsi attribuées à un défaut de création(2).

Il est intéressant de noter que les problèmes de l’humanité selon Gn 1-3 ne sont justement pas dus à un défaut de fabrication mais à la rébellion des humains contre le plan de Dieu. En fait, en comparant bien l’enseignement théologique (plutôt que les détails « techniques » comme le matériau utilisé pour faire l’humain, etc.) de Gn 1-3 et des textes mésopotamiens, il apparaît de plus en plus clairement que c’est tout Gn 1-3 qui semble avoir pour but de contrecarrer divers éléments problématiques des récits mésopotamiens quant à leur conception de l’être humain, de sa fonction, de sa relation au monde divin (sans parler de la nature même de(s) Dieu(x)).

Ainsi, le dur labeur de Gn 3 fait écho au labeur imposé aux humains pour soulager les dieux mésopotamiens. Nous l’avons déjà souligné, selon les Mésopotamiens l’être humain est créé comme esclave des dieux pour assurer leur subsistance (notamment par les sacrifices). Dans Genèse, l’intention divine n’est pas de faire des esclaves travaillant dans des conditions pénibles. Les conditions de travail difficiles connues par les gens vivant aux temps bibliques sont expliquées non pas comme étant dues à la condition servile de l’humain mais à son refus de Dieu (Gn 3,17-19). De même, la mort est décrite dans Genèse comme une conséquence d’une rupture avec Dieu alors que dans les récits mésopotamiens elle est simplement le dessein des dieux pour les humains : « Lorsque les dieux créèrent l’humanité, c’est la mort qu’ils ont donnée à l’humanité ; la vie, dans leurs mains ils l’ont gardée ! »(3).

D’ailleurs, on peut même se demander si la mort dans Gn 3,19 fait partie du châtiment pour la faute de l’humain ou s’il en constitue la fin en mettant un terme à son labeur : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain (ou de la nourriture), jusqu’à ton retour à la terre, car tu as été pris d’elle ; car tu es poussière, et à la poussière tu retourneras ». Il est intéressant de noter la présence de la préposition ‘ad (= « jusqu’à »), indiquant en hébreu le terme ou la limite d’une action, ce qui suggère un terme au châtiment de Gn 3,17-19. Ce châtiment semble donc porter surtout sur le travail de l’humain qui est devenu pénible par sa faute et non sur sa mort, qui constitue une délivrance du labeur. La mort est toutefois en quelque sorte un châtiment puisque l’humain est expulsé du jardin, ce qui fait qu’il n’a plus accès à l’arbre de vie (Gn 2,17 ; 3,22-24)(4). Que la mort fasse partie du châtiment ou en constitue le terme, il est clair que le fait que le travail soit rendu pénible par le châtiment indique qu’il n’était pas prévu originellement par Dieu qu’il en soit ainsi. De même, la mort n’est attribuée aux humains dans Genèse que suite à leur faute et non dès leur création comme en Mésopotamie.

La clé pour comprendre le message de Gn 1-3 est donc d’essayer de comprendre comment les Israélites, à qui le texte est adressé, comprenaient le monde, Dieu et l’être humain. Que devaient-ils apprendre par ces textes ? Il ne faut pas s’imaginer que Gn 1-3 a été écrit pour le bénéfice d’Adam et Ève, pour leur remettre le nez dans leur erreur. Ces textes s’adressent bien aux Israélites qui ont, eux aussi, à faire un choix. Ils peuvent vivre dans la Terre promise que Dieu leur a donnée, ou ils peuvent en être expulsés, comme Adam et Ève ont été expulsés du Jardin (Dt 30,15-20). Cela dépend d’eux uniquement. Ils ont donc une influence réelle sur leur destinée. C’est tout le contraire de ce que les Israélites (et les Cananéens et les Mésopotamiens) croyaient. En effet, ceux-ci se percevaient comme des esclaves, seuls dans un monde hostile plein de dangers surnaturels qui les dépassaient, sans apparent contrôle sur leur destinée et sans le soutien des dieux qui étaient indifférents à leur sort. Notez à quel point la phrase précédente demeure vraie pour beaucoup de nos contemporains si on remplace les mots « esclaves » par « produits du hasard » et « surnaturels » par « naturels ». À cela, Gn 1-3 répond aux Israélites anciens et aux humains de tout temps que Dieu veut les bénir et qu’ils peuvent entrer dans la bonté et les bénédictions de Dieu avec confiance.

Et aujourd’hui

La conception de l’être humain, notamment de sa dignité, de sa responsabilité, et de son statut de créature à l’image de Dieu, est aussi importante aujourd’hui qu’aux temps bibliques. Cette conception aura une influence directe sur le sens que nous donnerons à notre vie et sur notre comportement, notamment à l’égard des autres. Nous devons reconnaître dans Gn 1-3 (notamment en 1,27-29) un mandat donné par Dieu aux humains pour déployer les possibilités latentes dans la création (comme l’énonce le théologien J. K. A. Smith). Que l’homme soit à l’image de Dieu veut dire rien de moins que nous sommes ses « sous-créateurs », partenaires à part entière de sa création. Cela inclut toutes les sphères de la vie, comme le développement des arts, de la culture et de la science, le développement de la civilisation et la gestion de l’environnement et des écosystèmes. Dieu est le Dieu à la fois de la rédemption et de la création. Cela veut dire que l’œuvre de rédemption et le salut de Dieu en Christ doivent s’opérer dans toutes les sphères de l’activité humaine, dans les institutions sociales, la culture, la civilisation et l’environnement. Et nous pouvons, par notre action ou notre inaction, contribuer à créer ce monde ou à le détruire(5).

Notes
1. Ceci étant dit, il n’est pas vérifié de façon certaine que les auteurs bibliques connaissaient précisément les textes mésopotamiens que nous avons retrouvés. Cependant, ceux-ci ont suffisamment de points communs et proviennent de localités suffisamment distantes les unes des autres pour nous permettre de croire que la vision du monde que nous pouvons dégager de ces textes correspond en gros à celle qui circulait et qui a été adoptée par la majorité des peuples de la Mésopotamie à Israël et ses environs. Il est clair que de nombreux autres récits du genre ont été transmis oralement ou par écrit sans laisser de traces.
2. G. Couturier, « La mort en Mésopotamie et en Israël. Phénomène naturel ou salaire du péché ? », dans Coll., Essais sur la mort, Héritage et Projet 29, Montréal, Fides, 1985, repris dans « En commençant par Moïse et les prophètes... », Études vétérotestamentaires, Montréal, Fides, 2008, p. 95-135, p. 111.
3. Extrait de l’Épopée de Guilgamesh cité dans G. COUTURIER, « La mort en Mésopotamie… », p. 112.
4. G. Couturier, « La mort en Mésopotamie… », p. 133-135.
5. Pour une discussion plus étendue de la théologie de Gn 1-3 et des conséquences fondamentales qu’il faut en tirer pour aujourd’hui, on peut lire P. Gilbert, Demons, Lies and Shadows. A Plea for a Return to Text and Reason, Winnipeg/Hillsboro, Kindred, 2008, notamment le chapitre deux.