mercredi 16 décembre 2009

Suggestion de lecture

À lire, ce court article (en anglais) de Mark Noll, un historien évangélique que j'aime beaucoup. Il fait une sorte de micro mise à jour de son excellent livre The Scandal of the Evangelical Mind en s'interrogant sur ce qui a changé depuis sa publication. C'est aussi une forme de résumé de ce livre, résumé qui devrait vous mettre l'eau à la bouche si vous ne l'avez pas encore lu.

Merci à Steve, "l'être" derrière theobeing, de m'avoir fait remarquer cet article. Au plaisir de te voir revenir sur la blogosphère, Steve !

jeudi 12 novembre 2009

Plaidoyer pour une certaine diversité théologique

Cet éditorial est paru dans le magazine Le Lien 26/6 novembre-décembre 2009, p.3.

Nous gagnerions à encourager une certaine diversité d’opinion à l’intérieur du mouvement évangélique. Évidemment, il ne s’agit pas de laisser place au relativisme (« les idées se valent toutes ») ou aux hérésies, ni d’abandonner nos convictions. Simplement, il faut reconnaître que ce n’est pas parce qu’un frère est en désaccord avec nous qu’il est automatiquement un mauvais chrétien. Sur plusieurs points, différentes opinions peuvent être vues comme étant non pas toutes aussi bonnes, mais acceptables pour un chrétien. Paul affirme cela dans Rm 14 ; 1 Co 8 ; 10,23-33 et met l’accent sur l’accueil et l’amour qu’il faut manifester envers nos frères et sœurs qui pensent différemment. N’oublions pas que nous avons tous été bénéficiaires de cet accueil à certains moments de notre vie chrétienne. Nous avons tous défendu des idées que nous avons ensuite abandonnées. Nous avons tous eu cette foi immature dont Paul parle, et c’est grâce à l’accueil des autres que nous avons pu grandir en maturité.

La diversité d’opinions s’explique par l’immaturité de certains, mais aussi par la complexité de certaines questions théologiques. Dès les premières années de la Réforme, des différences parfois importantes se sont manifestées entre les réformateurs. Malgré ces différences, Calvin considérait Luther comme un précieux instrument de Dieu. La situation actuelle n’est pas plus simple qu’à la Réforme et par conséquent les différences d’aujourd’hui ne sont pas surprenantes, surtout si nous reconnaissons nos limites personnelles (et communautaires) à décrire avec exactitude et exhaustivité toutes les grandeurs des desseins et des mystères de Dieu.

On peut se rapprocher de la vérité (et donc de Dieu) seulement si on est prêt à apprendre, donc à confronter dans le respect nos idées à celles des autres. Parfois, même si elles restent les mêmes, nos idées peuvent se préciser grâce au dialogue. Si on ne s’explique jamais à ceux qui pensent autrement, on devient paresseux intellectuellement, prenant pour acquis que tous les (bons) chrétiens pensent comme nous. Rappelons-nous que la diversité théologique à l’époque des Pères de l’Église et de la Réforme a donné lieu à une ébullition d’idées et à une productivité théologique qui nous stimule encore aujourd’hui. La diversité des membres n’empêche pas l’unité du Corps du Christ : elle le nourrit (1 Co 12-13).

mercredi 4 novembre 2009

Le filtre du carbone

Il fallait s'y attendre : certains ont encore trouvé moyen de détourner une bonne chose pour verser dans l'excès, pour ne pas dire dans le ridicule. En effet, un débat pointe son nez : selon certains, les gouvernements devraient accorder des crédits de carbone aux femmes qui se font stériliser puisque les enfants, futurs (méchants) consommateurs, produiront de grandes quantités de gaz à effet de serre. Il faut préciser tout de suite que nous ne parlons pas ici de fournir des moyens de contraception à des femmes qui ne peuvent s'en procurer dans les pays en développement et qui doivent se résigner à avoir huit enfants alors qu'elles préfèreraient n'en avoir que deux ou trois. Non, nous parlons plutôt d'éviter l'engendrement des pires enfants de la planète, soit les enfants des pays riches qui sont ceux qui consommeraient davantage au cours de leur vie et donc produiraient davantage de gaz à effet de serre.

Je précise tout de suite que je suis tout à fait en faveur de la mise en place de mesures importantes pour réduire la production de gaz à effet de serre et d'autres polluants. Je trouve aussi scandaleux que le gouvernement canadien se traîne les pieds dans ce dossier (et dans les autres dossiers liés à l'environnement), alors même que certaines compagnies canadiennes ont pris des mesures volontaires plus contraignantes que celles exigées par le gouvernement fédéral. Ce que je trouve surréaliste, c'est que pendant que l'on culpabilise les gens pour le fait de se reproduire ou même de vivre (après tout, même en n'achetant rien, notre respiration produit déjà du CO2 : quand va-t-on nous le reprocher ?), on permet aux gouvernements de laisser les transports en commun dans leur piètre état actuel et de ne pas légiférer pour contraindre les entreprises à apporter davantage de changements qui auraient des impacts beaucoup plus significatifs (on parle de milliards de tonnes de carbone !) que ceux que peuvent avoir les choix individuels, aussi bien intentionnés soient-ils. Bien que tous les choix soient importants, ceux qui sauveront (ou pas) la planète ne sont pas les choix individuels des citoyens comme le remplacement d'ampoules à incandescence par des fluocompactes, geste presque universellement reconnu aujourd'hui comme le strict minimum que tous ceux qui ne détestent pas l'environnement doivent poser (rassurez-vous : j'ai moi-même pris le virage fluocompacte). On aura beau bannir complètement l'ampoule à incandescence du Globe, tant que les industries ne seront pas contraintes à produire de façon moins polluante des produits eux-mêmes moins nocifs pour l'environnement, et tant que nos infrastructures ne nous permettront (voire obligeront) pas de vivre collectivement de façon plus respectueuse de l'environnement, on ne fera que filtrer le moucheron pour mieux avaler le chameau. Devons-nous vraiment choisir la stérilisation pour contrer le réchauffement de la planète alors que le remplacement relativement facile de l'exploitation des sables bitumineux, des centrales thermiques au charbon et des voitures à essence par des alternatives aurait un impact bien supérieur ? Autant ou plus d'êtres humains pourraient vivre sur cette planète tout en ayant moins d'impact sur l'environnement. Les États-Unis produisent près du quart des émissions de gaz à effet de serre tout en ne constituant pas 5% de la population mondiale. La différence ne s'explique pas seulement par le niveau de vie des Étatsuniens, incluant l'ampleur de la production manufacturière dans ce pays, mais plutôt par leurs modes de production et de consommation (et de gaspillage). La question est : sommes-nous prêts à encadrer la production pour assurer un développement durable ? Posée autrement, la question est : y a-t-il des (vrais) politiciens dans la salle ?

Pourquoi voulons-nous protéger l'environnement ? N'est-ce pas en partie, justement, pour assurer un monde meilleur (ou du moins éviter un monde pire) à nos ENFANTS ? S'il faut éliminer les enfants pour laisser un monde meilleur à la prochaine génération, il faut qu'on m'explique la logique adoptée. S'agit-il de laisser les pollueurs produire des biens de la même façon irresponsable jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne sur Terre pour les acheter ? Il se pourrait bien que le plus grand fléau mondial actuel ne soit pas l'emballement du climat mais, pour reprendre un calque de l'anglais, l'échec de notre imagination.

vendredi 30 octobre 2009

Suggestions de lectures anabaptistes

Dans un commentaire à mon billet du 2 octobre, mon ami Oscar (que je remercie) attire mon attention sur un document qui m'avait échappé : une description de l'anabaptisme intitulé What is an Anabaptist Christian? et publié par l'agence missionnaire de l'Église mennonite des États-Unis (le Mennonite Board of Missions de la Mennonite Church USA). Cette agence publie aussi de courts fascicules souvent très intéressants sur différents sujets dans la série Mission Insight. Vous trouverez ici le lien vers le document si le sujet vous intéresse. C'est une perspective assez intéressante sur l'anabaptisme, la vie chrétienne et même jusqu'à un certain point l'histoire de l'Église. Je dois avouer que je n'aurais pas écrit ce document moi-même dans les mêmes termes. La présentation de l'anabaptisme par rapport au reste du protestantisme (et du christianisme) y est parfois un peu trop tranchée : nombre d'anabaptistes (dont moi-même) tendent à se situer à quelque part entre les deux extrémités du spectre présenté. Souvent (mais pas toujours), cette tension s'exprime par la double appartenance de nombreux anabaptistes à deux courants, l'évangélisme et l'anabaptisme. Sans prétendre que ce mélange constitue la recette parfaite, je crois qu'elle permet parfois d'éviter certains des excès des deux mouvements pris dans leur forme "pure". Je dois aussi avouer ne pas partager entièrement l'évaluation du document concernant notamment Constantin, Augustin et les Réformateurs. Bien que les faits (d)énoncés à leur sujet soient probablement pour l'essentiel vrais, ils ne représentent pas entièrement et avec toutes les nuances la complexité des positions qui sont résumées d'une façon à souligner à grands traits ce qui distingue l'anabaptisme des autres visions représentées par ces individus. Évidemment, c'est en se distinguant des autres que l'on définit souvent son identité, ce que fait très (trop ?) bien ce document. Toutefois, et malgré cette présentation un peu "manichéenne" de l'identité anabaptiste, le document offre une perspective intéressante et évidemment très "pro-anabaptiste" qu'il vaut la peine de consulter. Dernière précision : le document se présente en partie comme une modernisation du très influent article "The Anabaptist Vision" de Harold Bender publié en 1944. Le document de l'agence missionnaire n'est probablement pas appelé à la même notoriété que l'article de Bender (que nous gagnerions à (re)lire), mais l'effort de modernisation est louable. Pour lire l'article de Bender, on peut consulter le Cahier Christ seul 4, Vision et spiritualité anabaptistes, 2001, qui contient non seulement une traduction de cet article, mais également un court article de Neal Blough, directeur du Centre mennonite de Paris, sur Bender et sa réception en France.

mardi 27 octobre 2009

Suggestion de visionnement

J'ai repéré il y a quelque temps un livre qui s'intitule The Year of Living Biblically. One Man's Humble Quest to Follow the Bible as Literally as Possible. Il s'agit de l'expérience d'un juif agnostique qui essaie de comprendre le phénomène religieux, notamment aux États-Unis, et qui décide, en plus de rencontrer différents groupes religieux (dont des évangéliques et des amish), de s'immerger dans son sujet en cherchant à suivre toutes les règles de la Bible prises littéralement. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de lire ce livre pour l'instant, mais j'ai visionné un court vidéo que vous trouverez ici. L'auteur y explique sa démarche et fait quelques observations et offre sa perception du fait religieux et de son expérience littéraliste. Les chrétiens disent souvent qu'ils aimeraient mieux comprendre ce que les gens pensent d'eux. Or, il y a dans ce vidéo certaines observations assez intéressantes. Un avertissement s'impose : le ton peut déplaire à certains. Il n'est pas irrévérencieux en tant que tel, mais il s'agit d'un humour qui ne plaira pas à tous.

mardi 20 octobre 2009

Plaidoyer pour un moratoire sur les plans de développement ou Le syndrome des Marthe agitées

Pendant qu'ils étaient en route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut. Sa soeur, appelée Marie, s'était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marthe, qui s'affairait à beaucoup de tâches, survint et dit : Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma soeur me laisse faire le travail toute seule ? Dis-lui donc de m'aider. Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée (Lc 10,38-42, Nouvelle Bible Segond)

En relisant ce passage, il m'est venu une actualisation, ou plutôt une extension de cette histoire en pensant à l'oeuvre chrétienne au Québec. La communauté évangélique québécoise, malgré son infime taille (40 000 membres "actifs"), a une panoplie de programmes et d'institutions, incluant un nombre impressionnant de familles d'églises, d'églises indépendantes et d'écoles (plus d'une douzaine d'écoles bibliques, théologiques et autres centres de formation !). Chaque année, plusieurs initiatives et programmes sont créés et des églises naissent. La planification stratégique est devenue une seconde nature pour la plupart des ouvriers évangéliques, avec des projections de croissance sur 5, 10 et 25 ans et des "modèles d'affaires" inspirés de grandes entreprises ou d'églises aux États-Unis (notamment les Méga-églises). Pour paraphraser un ami, à la vue de ses structures organisationnelles, on croirait parfois que le mouvement évangélique québécois est appelé à gérer le budget des États-Unis d'Amérique ! En réalité, l'organisation et la création de programmes rime rarement avec la concertation avec les institutions déjà en place ou naissantes. Pire, on a beau planifier et organiser, il règne au Québec une absence de cohésion et de collaboration, mais aussi un manque d'efforts ciblés donnant des résultats significatifs. Nous n'avons d'ailleurs pratiquement jamais le réflexe d'évaluer les résultats d'un programme ou d'un plan stratégique : à peine celui-ci terminé, nous sautons à pieds joints dans une nouvelle entreprise avec le même enthousiasme débordant (ou troublant ?) que lors des 15 tentatives infructueuses précédentes. Nos programmes vivotent ? Pas de problème ! Créons-en d'autres ! Nous finirons bien par tomber sur quelque chose qui marche.

Nos efforts d'organisation et de planification ne réduisent pas le dédoublement des programmes et des institutions, ils l'accroissent. Notre niveau d'organisation (incluant les impressionnants organigrammes) est d'une ampleur qui frise souvent le ridicule, étant donnée la taille des confessions et institutions au Québec. Nous voulons chacun avoir un programme qui fait la même chose que celui de la famille d'églises ou de l'organisme voisin, peu importe si nous contribuons ainsi à la précarité de tous ces programmes. Évidemment, une partie du problème est due au couper-coller qui caractérise souvent nos programmes et institutions : nous reprenons une structure ou un programme existant ailleurs au Canada ou aux États-Unis, sans toutefois avoir la masse critique qui permet à ces multiples initiatives concurrentes d'être viables là-bas. Nous n'avons ni les moyens financiers ni les ressources humaines nécessaires pour soutenir de telles structures, et surtout nous ne prenons même pas le temps de nous demander si une adaptation du modèle (ou de la "récette") est nécessaire pour le contexte québécois. Nous oublions ainsi de faire ce que plusieurs de ces "gurus" qui nous impressionnent tant ont fait : étudier leur contexte pour mieux joindre les gens. Nous préférons reprendre un truc de marketing ou une technique comme l'ajout de musique techno (bon d'accord, disons de guitare) lors du culte (à quand le sermon lip dub et l'évangélisation flash mob ?) plutôt que de chercher à comprendre les gens que nous voulons joindre.

Au Québec, nous avons besoin de réflexion. Nous devons notamment écouter l'Esprit nous guider dans la compréhension de ce qu'est l'Évangile en terre québécoise. Nous nous agitons avec des programmes, des séminaires, des plans de développement stratégiques, etc. Or, nous ne savons même pas comment évangéliser ou former des disciples enracinés dans et en dialogue critique avec la culture québécoise. Nous voulons implanter des églises et nous ne savons même pas ce à quoi devrait ressembler l'église en sol québécois. Arrêtons tout ! Assoyons-nous aux pieds du Maître et écoutons dans la méditation, la réflexion.

Dans l'histoire de Lc 10, Marie écoute la parole de Jésus. Il s'agit évidemment d'un acte cognitif ou intellectuel, mais c'est aussi plus que cela. Dans Luc (comme ailleurs dans le Nouveau Testament), écouter la parole de Jésus ne constitue pas qu'un exercice cérébral : il faut écouter (et comprendre) la parole de Jésus pour ensuite la mettre en pratique (voir par exemple Lc 6,46-49 ; 8,21 ; 11,27-28). Il n'y a pas de compréhension acceptable sans mise en pratique. Mais l'inverse est aussi vrai : la mise en pratique nécessite une compréhension juste et sollicite notre réflexion. Sinon, que met-on en pratique, exactement ? On ne peut pas simplement se mettre à courir dans la forêt en espérant que l'on finira par aboutir quelque part (et, lorsqu'on se rend compte que l'on est perdu, se mettre à courir plus vite). Pourtant, il me semble que c'est exactement ce que nous faisons dans le milieu évangélique québécois.

Oui, nous avons grandement besoin de réflexion. Et notre réflexion doit aller au-delà de l'interrogation "comment implanter le plus d'églises dans les 5 prochaines années (en 3 étapes faciles) ?" pour inclure des questions comme "Comment proclamer l'Évangile au Québec ? Qu'est-ce qu'être chrétien au Québec ? Qu'est-ce qu'être fidèle à l'Évangile tout en embrassant l'incarnation de cet Évangile en contexte québécois ? Comment articuler un discours chrétien public, c'est-à-dire une théologie compréhensible et solide qui n'est pas uniquement faite pour consommation interne, autrement dit une réelle apologétique (au sens où elle a été pratiquée dans les premiers siècles de l'Église en contexte gréco-romain) ?" Sans avoir répondu au moins partiellement à ces questions, nous sommes condamnés à nous agiter pour beaucoup de choses et à accomplir bien peu.

jeudi 15 octobre 2009

Les études bibliques à Sheffield

Une nouvelle intéressante concernant le programme d'études bibliques de l'Université Sheffield. Ce programme fondé par F. F. Bruce (un bibliste anglican évangélique) a une réputation internationale solide et a influencé de façon majeure les études bibliques au 20e siècle, malgré certains excès dans sa contribution à l'élaboration d'hypothèses et de théories parfois un peu douteuses ces dernières décennies. Les presses de l'Université Sheffield ont elles aussi contribué substantiellement à l'avancement des études bibliques. L'article suivant raconte que l'équivalent de la Faculté des arts et sciences de l'Université Sheffield avait songé éliminer ce programme mais a dû renoncer à le faire devant les protestations de la communauté estudiantine et de la communauté scientifique internationale. Cela rappelle la position fragile dans laquelle se trouvent la théologie et les études bibliques dans les universités publiques, mais aussi la contribution vitale de ces disciplines à la vie académique et même aux sociétés occidentales.

J'ai écrit dans ce blogue quelques réflexions sur la pertinence de la théologie en contexte universitaire dans cette entrée et surtout dans celle-ci.